Après huit mois de tractations, le Liban a enfin un nouveau gouvernement

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Composé de 30 ministres dont 4 femmes, le gouvernement se compose de la majorité des forces politiques libanaises. Il a été présenté par Saad Hariri, à présent premier ministre, au chef de l’Etat Michel Aoun le 31 janvier. 

C’est un morne « tout reste à faire » que titre L’Orient-le-Jour, principal quotidien francophone du pays, après avoir mollement relayé des rumeurs de formation imminente du gouvernement. Il est vrai que Nabih Berri, chef du mouvement Amal (shi’ite) commençait à claironner que la constitution d’une équipe ministérielle était imminente. Mais quelle ne fut pas la surprise générale quand, habitués aux rumeurs sur la prochaine formation d’un gouvernement, il y en eut finalement un. Il y a toutefois de nombreuses raisons qui ont pesé sur la réalisation de ce quasi-miracle, après 8 mois de tractations stériles et de querelles politiciennes. 

Une situation économique de plus en plus critique 

L’Orient-le-Jour cite dans ses colonnes trois facteurs qui auraient permis d’accélérer le processus. D’abord, la dégradation de la situation économique et l’avis négatif formulé par l’agence de notation Moody’s concernant la dette abyssale du pays. Ensuite, l’Orient-le-Jour fait écho de rumeurs d’ « impatience du chef de l’Etat ». Enfin, le « raidissement des axes régionaux », à savoir les pressions accrues des Etats-Unis sur le Hezbollah, qui accentue la nécessité pour le Parti de Dieu de se réfugier derrière un gouvernement. Pour Karim Emile Bitar, professeur de science politique à l’Université Saint Joseph de Beyrouth, c’est indéniablement le premier facteur qui a pesé le plus lourd. « La hantise de voir la livre libanaise de s’écrouler sous le poids du surendettement, l’inquiétude de la communauté internationale et la crainte de voir se perdre les promesses de CEDRE » ont été des préoccupations majeures. Il faut rappeler que lors de la conférence CEDRE, organisée par Paris au printemps 2018, les principaux bailleurs de fond ont promis 11,5 milliards de dollars de prêts et de dons, à condition que le pays engage des réformes. 

« Ce gouvernement ressemble à une auberge espagnole » 

Il apparaît donc que des concessions ont été faites, notamment concernant le « nœud sunnite » à savoir les 2 sunnites pro 8-Mars (1). Ils ont finalement été intégré dans la quote-part du président Michel Aoun. Ces deux ministres dont le positionnement politique est incertain l’empêchent d’avoir un solide tiers de blocage. Le premier ministre Saad Hariri et le chef des Forces libanaises Samir Geagea sont également revenus sur certaines de leurs positions. Ce dernier s’en est d’ailleurs particulièrement rengorgé. 

Finalement, ces huit mois de tractations aboutissent à ce que Yara Abi Akl présente dans l’Orient-le-Jour comme un « rassemblement de minorités ». En effet, aucun bloc n’a une majorité stable, même si le camp pro-syrien, sorti vainqueur des élections législatives de mai 2018, apparaît en position de force. « C’est un gouvernement qui ressemble à une auberge espagnole », s’agace M. Bitar. « Il y a tout et le contraire de tout. Nous sommes dans le cadre d’un gouvernement d’union nationale, ce qui est une hérésie d’un point de vue constitutionnel puisqu’il n’y a plus de majorité et d’opposition, que le gouvernement devient une sorte de mini-parlement ». Basé sur un système confessionnel, le Liban attribue des parts déterminées aux différentes confessions. Or, ce système accentue la fragmentation politique sur des bases religieuses, phénomène qui ne manque pas d’être instrumentalisé par les barons de chaque parti. L’élite politique libanaise est notamment constituée de grandes familles qui dirigent les partis politiques depuis la guerre civile : les Joumblatt pour le Parti Socialiste Progressiste (PSP) druze, les Hariri pour le Courant du Futur par exemple. Certaines figures, à l’instar de Nabih Berri, apparaissent indéboulonnables. Pour Karim Emile Bitar finalement, quel que soit le résultat des élections, « on retrouve toujours les mêmes usual suspects avec un portefeuille en moins ou en plus mais cela ne change strictement rien ». 

Ce système confessionnel et de quote-part explique également le blocage récurrent dans la formation des gouvernements au Liban, pays habitué à de longues périodes d’expédition des affaires courantes. S’il y a à chaque fois des facteurs externes qui grèvent le processus, le professeur explique que le contexte régional et international particulièrement tendu en raison de la lutte d’influence irano-saoudienne a eu un impact fort. 

Des réformes structurelles urgentes 

Ce nouveau gouvernement arrive dans un contexte de crise profonde, où le manque de réformes structurelles, tant du point de vue économique que des infrastructures (électricité, collecte des déchets) grève sérieusement les perspectives de développement du pays. Karim Emile Bitar constate d’ailleurs « nous avons atteint une situation où cette fameuse résilience libanaise tant vantée a commencé à montrer ses limites ». Toutefois, le professeur, comme beaucoup d’autres, interrogent la volonté réelle des décideurs politiques de mener à bien ce processus. Pour lui, se feront uniquement « des réformettes cosmétiques destinées à gagner du temps, à obtenir un répit du point de vue économique et à rassurer la communauté internationale ». Désillusion que bon nombre de libanais semblent partager. Pour Caroline, 27 ans, étudiante en science de l’éducation : « Nous sommes dans un pays où le sectarisme est roi, chaque leader politique travaille pour sa confession. Ce sont les mêmes hommes politiques depuis 30 ans ». 

  • En général, les sunnites se retrouvent dans l’alliance du 14-Mars aux côtés de Saad Hariri et du Courant du Futur)

Clara Guillard

(envoyée spéciale à Beyrouth)


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