L’ombre des questions internationales plane sur le Sommet de la Ligue arabe de Beyrouth

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Le dimanche 20 janvier s’est tenu à Beyrouth le sommet économique de la Ligue arabe. Les polémiques autour de sa tenue se sont révélées symptomatiques des fractures qui sillonnent la vie politique libanaise.

Hussam Zaki, vice-secrétaire général de l’organisation internationale pouvait bien déclarer que les « problèmes internes du Liban n’ont rien à voir avec la Ligue arabe », les préparatifs du sommet ont bien été marqués par les oppositions qui laminent encore et toujours la vie politique libanaise. Le parti Amal (shi’ite) a été particulièrement virulent dans l’activation des tensions, réactivant les dossiers syriens et libyens.

Vers une réintégration de la Syrie ?

Le 9 janvier, Nabih Berri, président du mouvement Amal, a déclaré que le sommet ne pouvait « absolument » pas avoir lieu sans la Syrie. La participation de celle-ci à la Ligue a en effet été suspendue en 2011 du fait de la guerre et l’organisation avait alors imposé des sanctions. Gebran Bassil, le président du Courant Patriotique Libre (CPL) a lui aussi estimé que la Syrie devait être présente, ne serait-ce que pour examiner sérieusement la question du sort des réfugiés syriens, qui seraient environ 949 000 au Liban selon les chiffres du HCR. Cette question a d’ailleurs été au centre des discussions. Ainsi, dans une « Déclaration de Beyrouth », la Ligue a appelé la communauté internationale à « soutenir les pays arabes accueillant des réfugiés syriens et mettre en place des projets de développement susceptibles de réduire l’impact économique et social de cet hébergement ».

Si la Ligue a rappelé que cette décision incombait uniquement au Conseil regroupant les ministres des Affaires étrangères des 22 pays membres, l’idée d’une réintégration de la Syrie commence à faire son chemin, et pas seulement sous les coups de boutoir des partis politiques libanais pro-syriens, Hezbollah et Amal en tête. Paradoxalement, les pays du Golfe sont très actifs sur ce dossier. Ceux qui hier menaient la fronde contre Bachar al-Assad font preuve aujourd’hui de réalisme politique devant la reconquête du territoire entreprise par les forces loyalistes au régime de Damas. De plus, pour Karim Emile Bitar, professeur à l’Université Saint Joseph de Beyrouth et chercheur à l’IRIS, les pays du Golfe espèrent obtenir « un certain levier pour minimiser l’influence iranienne sur le régime syrien, même si ce n’est absolument pas garanti ». Pour justifier cet impressionnant retournement, ils développent l’idée que le rapprochement ne s’effectue pas tant avec la Syrie de Bachar al-Assad, mais bien avec celle de Vladimir Poutine, comme l’explique M. Bitar. Sur ce dossier, c’est en effet Moscou qui s’est imposé comme un acteur clé de la crise, aux côtés de Téhéran.

Le dossier libyen

Mais le mouvement Amal ne s’est pas limité à réclamer la présence de la Syrie. Un autre dossier a été particulièrement sensible : celui de la Libye. Le 11 janvier, le Conseil supérieur shi’ite libanais a condamné l’invitation de la Libye et selon l’Orient-le-Jour, M. Berri est allé « jusqu’à menacer de recourir à la rue pour protester contre une telle invitation ». En effet, Amal a un contentieux très ancien avec Tripoli, concernant la disparition en Libye en 1978 du fondateur du mouvement politique libanais, l’Imam Musa Sadr, sans que le régime d’alors livre quelque information sur le sujet. Le New York Times rapporte que des militants du mouvement ont menacé de bloquer les Libyens s’ils osaient mettre un pied sur le tarmac de l’aéroport Rafic Hariri. Un drapeau du pays a également été brûlé. Tripoli a, prudemment, décliné l’invitation au sommet. Toutefois, pour Karim Bitar, cette stratégie consistant à lâcher la bride de certains membres du mouvement est purement volontaire et maîtrisée. De plus, le chercheur pointe qu’Amal n’agit pas seul, « cela fait partie d’une décision qui a été prise plus largement en coordination avec le Hezbollah, le régime syrien. »

On aurait cependant du mal à croire que le mouvement s’insurge seulement pour défendre l’honneur de son illustre fondateur. « Il est bien évident que ce n’est, en l’occurrence, qu’un prétexte, qu’il s’agissait d’envoyer un message, à savoir que la réintégration de la Syrie dans la Ligue arabe et cette reconfiguration géopolitique se fera en tenant compte des intérêts du camp pro-syrien. La Libye en quelque sorte a été un dérivatif pour aborder d’autres sujets », complète M. Bitar.

L’intrication entre scène politique nationale et internationale se fait donc à nouveau ressentir à l’occasion du Sommet de la Ligue arabe. Les marqueurs identitaires des partis politiques libanais sont profondément influencés par les conflits internationaux et régionaux, comme le montre l’exemple syrien dans ce dossier. A plusieurs endroits de Beyrouth ont d’ailleurs fleuris, à l’occasion du Sommet, des drapeaux d’Amal et des portraits de l’Imam Musa Sadr, comme une offensive. Même si l’opposition entre partis « pro-syriens » et « anti-syriens », respectivement les coalitions du 8-Mars et du 14-Mars est de moins en moins marquée, cette question de la Syrie peut constituer un point d’accrochage. Ainsi, l’invitation de Damas avait été farouchement refusée par le 14-Mars, Saad Hariri en tête. La question de l’attitude à conserver face au voisin syrien divise depuis des dizaines d’années la classe politique. Question que l’on peut aisément faire remonter à la création du Liban, alors que s’affrontaient, entres autres, partisans d’un « petit Liban » et d’une « grande Syrie » qui aurait inclus le Liban. Mais cette question se pose dans des termes plus actuels depuis la fin de la guerre civile (1975-1990) et l’assassinat du Premier ministre Rafic Hariri en 2005, probablement commandité par la Syrie.

Il ne faudrait toutefois pas conclure trop vite à la soumission stricte des forces politiques libanaises à des parrains internationaux plus puissants. Pour Karim Bitar, « il ne faut pas penser que dans une guerre de procuration, ceux qui exécutent n’ont pas leur propre agenda. Ce sont parfois leurs propres considérations qui amènent à une redéfinition de stratégies plus larges ». Il faut néanmoins considérer, selon lui, que « le Liban est en train de devenir une caisse de résonance de conflits qui le dépassent ».

Clara Guillard

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