Quel rôle joue la Turquie dans l’affaire Khashoggi ?

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Plus d’un mois après l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul, les informations dévoilées par la Turquie sur son décès tout comme la sortie de Jean-Yves Le Drian lundi 12 novembre questionnent.

« Si le président Turc a des informations à nous donner, il faut qu’il nous les donne. Il a un jeu politique particulier dans cette circonstance. » Lundi 12 novembre, les mots de Jean-Yves Le Drian ont surpris. Le ministre des affaires étrangères a pris le contre pied des déclarations de Recep Tayyip Erdogan, qui avait déclaré le 24 octobre avoir transmis à ses alliés occidentaux des enregistrements du consulat liés à la mort du journaliste saoudien Jamal Khashoggi.

De quoi faire monter au créneau le chef de la diplomatie turque Mevlut Cavusoglu : « Accuser notre président de jouer un jeu politique est extrêmement impoli », soulignant que son homologue français « avait dépassé les bornes ». Pour autant, la Turquie est-elle parfaitement transparente dans cette histoire ? Si Justin Trudeau a bien confirmé avoir ces enregistrements en sa possession, pourquoi M. Le Drian l’infirme ?

Alors que Khashoggi est décédé le 2 octobre dernier, il y a plus d’un mois, la lumière semble toujours difficile à faire. S’il ne fait plus de doutes que le journaliste saoudien – qui allait dévoiler la présence d’armes chimiques saoudiennes au Yémen selon la presse anglaise – a été assassiné puis démembré au consulat saoudien à Istanbul, le corps n’a toujours pas été retrouvé. Et la responsabilité de Mohamed ben Salman n’a toujours pas été mise en cause personnellement. Le président turc lui-même avait évoqué comme responsables « les plus hauts ni­veaux du gou­ver­ne­ment saou­dien » le 2 novembre dernier. Sans citer nommément « MBS ».

Un intérêt à faire traîner pour la Turquie ?

Pourquoi la Turquie, qui dispose des enregistrements, met-elle autant de temps à lever le voile sur cette affaire ? Le 22 octobre dernier dans Le Temps, le politologue Bayram Balci, directeur de l’Institut français d’études anatoliennes (IFEA) à Istanbul justifiait ce relatif silence des autorités turques. « Le pouvoir veille à ne pas trop charger publiquement l’Arabie saoudite car il compte profiter de ses difficultés pour obtenir des contreparties ». Jeu politique donc ?

La Turquie soutient le Qatar, qui est sous embargo de Riyad. A l’inverse, l’appui saoudien aux forces kurdes de Syrie a fortement irrité les Turcs. L’affaire Khashoggi semble donc dépasser son cadre d’origine. La Turquie laisse t-elle volontairement traîner en longueur pour garder l’Arabie saoudite dans l’oeil du cyclone ? Distille-t-elle les informations au compte-gouttes pour affaiblir MBS et ainsi obtenir un avantage politico-économique par la suite ? Au vu du pétrin diplomatique dans lequel s’est embourbé l’Arabie saoudite, entre mensonges et preuves accablantes, Erdogan pourrait bien en profiter. Et envoyer un message fort aux alliés des saoudiens, parmi lesquels les Etats-Unis et la France.


Car une question se pose également : par la sortie de Jean-Yves Le Drian, la France ne joue-t-elle pas également un jeu politique ? Cherche-t-elle à protéger un allié décisif au Proche-Orient ? En jetant l’opprobre sur Ankara, Paris ménage sa relation avec Riyad. Mais prend aussi un risque : refroidir la Turquie et s’isoler dans cette affaire. Pour l’éviter, le Quai d’Orsay a rapidement évoqué un « malentendu », expliquant que le ministre a voulu dire qu’il n’avait pas reçu d’informations turques permettant d’établir la « vérité complète » dans l’affaire Khashoggi.

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