Le nouvel aéroport d’Istanbul, l’utilité au service de l’Histoire

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Inauguré par Recep Tayyip Erdogan le 29 octobre, le nouvel aéroport d’Istanbul a pour objectif de devenir le plus grand du monde d’ici 2028. Plus grande réalisation du président de la Turquie, il subit pourtant de nombreuses lacunes.

Le sens de l’Histoire. Le 29 octobre, le jour du 95e anniversaire de l’indépendance de la Turquie en 1923, l’avion de Recep Tayyip Erdogan se pose sur le tarmac de « l’aéroport d’Istanbul », sobre nom pour la nouvelle réalisation démesurée du président de la Turquie. Ce lundi, Erdogan inaugure officiellement l’ouverture du nouvel aéroport de la mégalopole turque. Dans le hall, trois drapeaux sont suspendus. Au milieu, le père de la nation, Mustafa Kemal Atatürk, lové à gauche par le drapeau rougeoyant de la Turquie et droite par la figure du président actuel. 

L’Histoire, c’est bien là le sens premier de la construction de ce hub aéroportuaire, qui sera officiellement ouvert au public le 29 décembre. Pour fluidifier un trafic aérien saturé à l’aéroport principal, celui d’Atatürk, situé au sud-ouest de la ville, Erdogan a vu les choses en très grand. Les délais de construction font frémir, le nombre de passagers attendus donne le tournis, et les problèmes humains qui ont émaillé le chantier font froid dans le dos.

Le hall de l’aéroport d’Istanbul. Photo BULENT KILIC. AFP

L’aéroport en chiffres :

  • 90 millions de passagers (200 millions attendus en 2028)
  • 76 km2 de superficie
  • Coût de plus de 10,2 milliards d’euros
  • 3 ans et demi de construction
  • 35 000 employés
  • 30 morts officiels sur le chantier

Pour Guillaume Perrier, ancien correspondant du Monde à Istanbul pendant 10 ans et auteur de « Dans la tête d’Erdogan », « c’est sans doute le projet urbain le plus spectaculaire depuis le début de sa présidence. C’est le signe de la folie des grandeurs du régime. C’est une réalisation qui parait plus de l’ordre de la démesure que de la rationalité. »

Un équilibre urbain bouleversé

Situé à plus de 50km au nord-ouest du centre-ville stambouliote, construit sur un poumon vert et un réserve d’eau si précieuse dans une ville encore sujette à des problèmes d’eau potable, l’aéroport est en proie à de nombreuses critiques. La principale : aucune infrastructure n’a été prévue pour le rallier facilement. « Il n’y a pas de ligne de bus. De toute évidence il a été construit trop vite, sans que les voies d’accès et les réseaux de transports aient été coordonnés. », continue Guillaume Perrier.

 

De quoi faire définitivement basculer la ville à l’Ouest, la partie européenne de la ville, créant un grand risque de déséquilibre dans une ville qui s’étend déjà sur plus de 100 km. « C’est un modèle de développement totalement suicidaire. La ville a du mal à survivre de cette infrastructure de grands travaux, elle est beaucoup trop étendue. L’aéroport va renforcer cette tendance. Le centre ville va devenir une péninsule touristique, une sorte de parc d’attractions. Ca va complètement bouleverser la ville.», analyse-t-il.

Au centre, Recep Tayyip Erdogan et son épouse lors de l’inauguration le 29 octobre.

Pourquoi aller si vite ? Pourquoi prendre le risque de fragiliser l’équilibre d’une ville qu’il connait parfaitement pour en avoir été le maire entre 1994 et 1998 ? Le sens de l’Histoire, encore une fois. Obnubilé par son héritage, Erdogan chérit l’Histoire de la Turquie pour en faire partie à tout prix. Quitte à accélérer une cadence de chantier insoutenable, qui a vu au moins 27 ouvriers perdre la vie en raison des conditions de sécurité.

“Cet ouvrage va marquer l’histoire” – Recep Tayyip Erdogan, le 29 octobre 2018

Pour un objectif : 2023. Lors du centenaire de la naissance de la république de Turquie, Erdogan veut que son nouvel aéroport supplante le trafic de l’aéroport d’Atlanta (103 millions de voyageurs annuels), pour arriver à terme à 200 millions en 2028. « Après son élection en 2011, Erdogan s’est focalisé sur ses rêves de présidence absolue. Il a usé d’une rhétorique présidentielle avec l’ambition de succéder à Atatürk, au moins symboliquement. C’est à cette période que sont apparus les premiers objectifs pour 2023. Ces objectifs étaient totalement délirants et déconnectés de la réalité de l’économie turque. C’est pour servir la grand récit historique. », poursuit Guillaume Perrier.

L’intérieur de l’aéroport d’Istanbul.

Principal bénéficiaire de ce nouvel aéroport tentaculaire : Turkish Airlines. Première compagnie en nombre de pays reliés dans le monde, la firme turque va pouvoir élargir son ombre sur ses concurrents mondiaux, autant que faire grandir l’influence d’un hub géostratégie pour le trafic aérien entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique. « Turkish Airlines est un des premiers soft power d’Erdogan, c’est la vitrine de la bonne santé de l’économique turque. Mais il y a un risque : cela peut aussi affaiblir la compagnie. Il faut une économie avec les reins assez solides pour soutenir ça à terme. », conclut l’auteur.

Véritable tour de force, cet aéroport cache donc de nombreux manques qu’il faudra rapidement combler afin d’en faire, comme souhaité, « le plus grand aéroport du monde ». Entre fracture écologique, bilan humain désastreux et fragilité économique, Recep Tayyip Erdogan devra conjuguer cet ouvrage au présent mais aussi au futur. Mais sa place dans l’Histoire vaut sans doute ces efforts-là.

                      Théo Gicquel

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