Arabie Saoudite : l’affaire Khashoggi va-t-elle mettre fin à la guerre au Yémen ?

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Depuis plus de deux semaines, l’Arabie saoudite est la cible de réactions indignées. Le royaume est accusé d’avoir éliminé le journaliste en exil Jamal Khashoggi sur le sol turc. Ce coup de projecteur inattendu sur la maison des Saoud a rappelé aux observateurs le conflit qui se joue depuis trois ans au Yémen. L’onde de choc Khashoggi pourrait, à terme, pousser le royaume wahhabite à revoir sa stratégie yéménite.

 

« Toutes les guerres doivent avoir une fin, et la tragédie du Yémen s’aggrave de jour en jour », a déclaré le chef du Pentagone Jim Mattis. Un aveu rare de l’allié américain, pourtant enclin à fermer les yeux sur les crimes saoudiens dans le Golfe ces dernières années.

Jim Mattis persiste et signe : « En novembre, nous devons commencer à négocier sur la substance du problème. Le combat doit faire place au compromis et les gens doivent être en paix pour se réconcilier. »

L’action de la coalition saoudienne depuis 2015 a officiellement fait plus de 10 000 morts au Yémen. Un bilan qui s’élève à 50 000 selon des ONG présentes sur place. L’opération « Restore Hope » est un échec pour le palais des Saoud. L’Arabie Saoudite et les neufs pays alliés n’auront jamais su profiter de leur supériorité numérique et technologique pour renverser l’insurrection houthi, toujours majoritaire dans l’ouest du pays.

Bien pire que l’embourbement saoudien, le Yémen est surtout « la pire crise humanitaire du moment » selon les Nations-Unies. Dans son dernier rapport, l’ONU appelle à un cessez le feu humanitaire par la voix de son secrétaire général adjoint pour les affaires humanitaires, Mark Lowcock:

« La situation humanitaire au Yémen est la pire au monde : 75 % de la population, soit 22 millions de personnes, ont besoin d’une aide et de protection, dont 8,4 millions sont en situation d’insécurité alimentaire grave et dépendent d’un apport en nourriture urgent », déplorait-il dans ce document daté du 18 octobre. « Dans le pire cas, ce chiffre de 8,4 millions pourrait augmenter de 5,6 millions, mettant le nombre total de personnes au Yémen en conditions de préfamine à 14 millions », précisait encore le haut responsable onusien.

 

L’ONU enquête sur des « crimes de guerre »

Les quelques images du conflit yéménite qui circulent suscitent l’indignation ; des corps frêles, parfois de nourrissons, touchés par la famine. Dans cette guerre, un civil meurt toutes les trois heures sous les balles, tandis que d’autres meurent de faim, selon l’ONG Oxfam.

Le Conseil des droits de l’Homme des Nations-Unies a décidé de prolonger son enquête sur d’éventuels crimes de guerre commis par les Saoud et leurs allies sur le sol yéménite. Non sans mal. L’Arabie saoudite et les Émirats ont tout tenté pour faire échouer l’enquête. Ils ont d’abord menacé les possibles voix discordantes de sanctions économiques. Puis se sont livrés à une campagne de dénigrement des responsables onusiens.

Au Yémen , au moins 8,4 mil­lions sont en si­tua­tion d’in­sé­cu­rité ali­men­taire grave et dé­pendent d’un ap­port en nour­ri­ture urgent, selon l’ONU -AFP/Essa Ahmed

Depuis un mois, le chef des experts de l’ONU, le Tunisien Kamel Jendoubi, fait l’objet de violentes critiques sur la chaîne saoudienne Al-Arabiya et sur Sky News Arabia, aux Émirats arabes unis.

« Ces informations déformées ou totalement fausses portent en partie sur nos vies privées, note M. Jendoubi. Les messages sont clairs et menaçants : nous sommes des traîtres au monde arabe, vendus aux houthistes, à l’Iran ou au Qatar ».

 

Les ventes d’armes, le dilemme international

La communauté internationale a activé deux leviers pour inciter les Saoudiens à révéler la vérité sur le meurtre de Jamal Khagshoggi. Le premier, économique, consistait à boycotter la grande conférence économique de Mohamed Ben Salman, son « Davos du désert ». Un mouvement suivi par l’ensemble des nations occidentales.

Le deuxième, plus tabou, concerne les ventes d’armes. L’Arabie saoudite est le second plus grand importateur mondial. Le royaume importe en particulier les armes américaines, britanniques et françaises, soit trois des cinq pays membres du Conseil de Sécurité de l’ONU.


Plusieurs pays européens s’étaient timidement aventurés à mettre fin aux contrats militaires pour faire pression sur Riyad. La Suède et l’Espagne s’étaient cassé les dents sur le manque de suivi de la communauté internationale et le désintérêt du conflit yéménite. Mais depuis le scandale Jamal Khashoggi, l’Allemagne d’Angela Merkel a décidé de couper les ponts.

La chancelière a demandé au roi Salmane de faire la lumière sur le meurtre de Khashoggi s’il souhaite voir la livraison d’armes allemandes. Angela Merkel en a profité pour faire par de son inquiétude sur le dossier yéménite.

“J’ai aussi dit ce qui me tient beaucoup à cœur, à savoir que l’Arabie Saoudite doit tout faire pour résoudre la situation humanitaire urgente au Yémen. Il y a en ce moment des millions de personnes en proie à la faim, nous sommes témoins de l’une des plus grandes catastrophes humanitaires”

Pour le président français Emmanuel Macron, la position allemande relève de la démagogie. Le meurtre du journaliste du Washington Post « n’a rien à voir » avec la livraison d’armes françaises vers le royaume saoudien. Macron emprunte donc l’attitude de son homologue américain Donald Trump ; indigné par le crime de Jamal Khashoggi mais pas encore prêt à à sacrifier le milliard et demi d’euros d’exportations françaises.

Noé Hochet-Bodin


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