La péripétie des migrants tunisiens expulsés d’Italie

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Bouleversée par une crise politique, économique et sociale, cette jeune démocratie se trouve au cœur des routes migratoires, à juste quelques dizaines de kilomètres de l’Italie voisine. Ce petit pays accueille des milliers de Libyens en fuite, mais l’Union Européenne lui demande en plus d’ouvrir ses ports aux migrants sub-sahariens que ses membres refusent. Dans ce contexte d’instabilité, la Tunisie doit faire face à une autre question. Celle de ses propres migrants, qui tentent leur chance en Europe avant d’être régulièrement ramenés dans leur pays d’origine.  

Mardi 25 septembre, quarante-cinq Tunisiens ont été regroupés et transportés à l’aéroport de Palerme, comme beaucoup d’autres avant eux. Cette pratique est devenue une règle : les Tunisiens qui débarquent en Italie sont tout de suite renvoyés vers leur pays de départ. Mais ce 25 septembre, l’avion qui devait retracer leur parcours à l’envers, de la Sicile à son voisin nord-africain, n’a pas décollé. Selon l’agence de presse italienne ANSA, « la Tunisie n’aurait pas autorisé l’opération de rapatriement ». 

Depuis des années, le pays nord-africain se trouve au coeur de la route migratoire qui va du sud vers le nord de la Méditerranée. À la frontière avec la Libye et l’Algérie, la Tunisie n’est qu’à 75 kilomètres de l’île italienne de Pantelleria, à même pas 150 kilomètres de la Sicile. Tunis se situe même bien plus au Nord que Lampedusa. La proximité entre les deux pays facilite alors les échanges. Jusqu’aux années 1960, les départs se multipliaient dans l’autre direction, de l’Italie vers la Tunisie, où les Italiens allaient chercher du travail.

Inversement, aujourd’hui les Tunisiens qui tentent leur chance en Italie sont de plus en plus. Ils espèrent obtenir des papiers pour pouvoir travailler, comme les 93 700 résidents étrangers dans le pays, selon les données de l’Institut de statistiques italien (ISTAT). On compte 4 478 Tunisiens arrivés cette année, plus que les Érythréens (3 047) et les Soudanais (1 595). Pourtant, leur mise en règle est de plus en plus compliquée. En vertu d’un accord signé en 2011, le gouvernement italien a le droit de renvoyer les Tunisiens dans leur pays. Ces rapatriements se font par voie aérienne : des vols charters décollent de Palerme et atterrissent à l’aéroport de Hammamet, proche de Sousse. Chaque vol coûte à l’Etat environ 100 000 euros de dépenses publiques. Depuis 2016, deux avions par semaine ramènent chacun 80 migrants en Tunisie.

Un accord controversé  

Sur 2 850 personnes expulsées en 2015, 36% venaient de Tunisie. En 2017, ce pourcentage monte à 62%. Le Premier ministre Matteo Salvini cite souvent « les clandestins tunisiens expulsés » dans ses discours : l’accord entre les deux pays voisins est considéré par le ministère de l’Intérieur italien comme un « modèle », un exemple à suivre « pour accroître les expulsions des migrants ». Le ministre se rendra pour la première fois à Tunis jeudi 27 septembre. La question migratoire sera au coeur des discussions avec le président Beji Caid Essebsi et son homologue Hichem Fourati. Pour Matteo Salvini, comme pour des nombreux leaders européens, ces expulsions ne suffisent pas. 

De son côté, le gouvernement tunisien hausse le ton. Alors que les quarante-cinq Tunisiens transportés à l’aéroport de Palerme sont en attente de connaître leur sort, le gouvernement laisse entendre que la méthode « d’expulsion » est envisageable seulement si le pays de départ donne son accord. Un avertissement clair à Salvini et à l’Europe entière. Dans les derniers mois, depuis le bloquage des ports italiens aux navires des ONG transportant des migrants, l’Union européenne a demandé plusieurs fois à la Tunisie d’accepter les navires transportant des migrants. Le pays est considéré comme un « port sûr ». Mais ces nombreux départs ne font que montrer la vision monolithique que l’Europe a de la Tunisie, un pays démocratique oui, mais également touché par une profonde crise économique et sociale. 

Des conditions indignes 

Asgi et Arci, deux associations italiennes engagées dans la défense des droits des migrants, ont récemment décidé de porter l’affaire des expulsions des Tunisiens devant la Cour européenne des droits de l’homme. Les raisons ? « Des graves violations des droits au détriment de six citoyens tunisiens ». Selon Lucia Pozzallo, avocate et membre de l’Association pour les Études Juridiques sur l’Immigration, « ils ont été identifiés et on leur a pas fourni des informations sur leur statut juridique et sur leur possibilité de demander l’asile », en rappelant que le statut de réfugié doit être accordé à « une personne exposée à une menace grave, directe et individuelle ». Le regroupement par nationalité ne prend pas en compte l’individualité du statut de réfugié. De plus, selon l’avocate, « les conditions du rapatriement sont aussi contestables ». Les pratiques de l’expulsion enfreignent l’article 1 de la Convention européenne des droits de l’homme qui interdit le traitement dégradant de la personne.

Un retour compliqué 

Mais les violations ne s’arrêtent pas là. Quel est le sort des expulsés, une fois rentrés en Tunisie ? Un récent rapport de la Fondation Rosa Luxembourg Stiftung répond à la question et dénonce leur situation précaire. Si avant 2011 le gouvernement les punissait avec trois ans d’emprisonnement et des amendes de 8 000 dinars (2 500 euros), « aujourd’hui, selon des témoignages directs, la police tunisienne fiche ces citoyens et les emmène à Tunis ou à Zarzis, dans le Sud du pays, où ils sont ensuite relâchés », peut-on lire dans le rapport. Les expulsés décident alors parfois de retenter leur chance.  

C’est ce que raconte la voix d’Ahmed, protagoniste du documentaire dessiné « Sirocco » produit par le collectif de journalistes créatifs Brush & Bow. Ce migrant tunisien a tenté plusieurs fois la traversé vers l’Italie, sans jamais perdre l’espoir. « Il y avait un temps où migrer n’était pas un crime », raconte-t-il. Et en effet, aujourd’hui, pour ces citoyens, il n’existe aucune alternative. Un visa de travail est désormais impossible à obtenir sans un compte en banque bien garni. C’est la seule garantie qui  permet le privilège d’un voyage légal.

Scirocco: A Case Against Deportations from Leonard Ermel on Vimeo.

Cette politique de méfiance à l’égard des citoyens tunisiens a des conséquences sur les compatriotes en règle. La jeune actrice Mariam Al Ferjani, diplômée à Milan et étudiante dans une école de cinéma italienne, dit avoir reçu un avis d’expulsion et dénonce « une situation kafkaïenne ». La protagoniste de La Belle et la Meute a déclaré à la presse italienne de ne pas avoir pu rénover son permis de séjour.

 

Arianna Poletti


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