Au Liban, la crise des déchets n’en finit pas

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Ce 24 septembre, des manifestations ont encore eu lieu à Beyrouth pour protester contre la mauvaise gestion des ordures dans le pays. Trois ans après la fameuse « crise des déchets » qui a jeté des milliers de Libanais dans la rue, le gouvernement n’a toujours pas formulé de politiques publiques efficaces qui satisfassent les besoins.

C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. En 2015, la décharge de Naamé au sud du pays est fermée, saturée en de 5 ans au lieu de 10. Le site est progressivement agrandi par les pouvoirs publics au détriment des riverains, qui se plaignent d’odeurs pestilentielles. Si sa fermeture était initialement prévue le 17 janvier 2015, les autorités décident de la repousser pour pallier le problème direct du traitement des déchets beyrouthins. Les habitants protestent, organisent un sit-in, empêchant tout camion d’y accéder, avec pour conséquence l’amoncellement des ordures dans Beyrouth. Après un énième report de la fermeture au 17 juillet, des manifestations s’organisent à Naamé, Beyrouth et dans d’autres régions. Entre 10 et 20 000 personnes crient leur colère devant le siège du gouvernement. Le 29 août, 50 000 personnes se rassemblent sur le place des martyres, un chiffre conséquent pour un pays de 6 millions d’habitants.

Depuis trois ans, des manifestations ponctuelles continuent à Beyrouth avec pour mot d’ordre « vous puez ». Et le problème de fond n’est toujours pas réglé. La solution mise en place par le gouvernement pour mettre fin à la crise a été la réouverture de la décharge de Bourj Hammoud (déjà surnommée la montagne de déchets) et de Costa Brava, au bord du fleuve Ghadir. L’exportation des déchets a été abandonnée devant son coût. Des solutions de court terme plutôt qu’un plan ambitieux de réforme qui intégrera la réutilisation, le recyclage et la réduction des déchets. A la mi-janvier 2018, des déchets ont envahi les plages sud de Beyrouth.  Le 10 septembre, une vidéo montrant des torrents de déchets charriés par le fleuve Ghadir, au sud de Beyrouth a fait le tour du web. Les manifestants dénoncent la corruption et le manque cruel d’action et de vision à long terme du gouvernement.

Un problème historique

En effet, le problème est loin d’être nouveau au Liban. Il remonterait au minimum à la guerre civile (1975-1990) qui a détruit de nombreuses infrastructures. Alors que le gouvernement central était incapable d’organiser la collecte, les milices qui contrôlaient les différentes régions du pays s’en chargeaient… Pour les emmener on ne sait où.

Ziad Abichaker, fondateur de Cedar Environmental, explique dans Middle East Eyes que la stratégie de collecte et de traitement des déchets n’a jamais été « nationale » mais plutôt centrée sur Beyrouth et le Mont-Liban, deux zones très peuplées. Un avis que confirme un rapport de Human Rights Watch, publié en 2017 pour qui, dans les années 1990, le gouvernement a laissé les autres municipalités sans soutien technique et financier. La guerre de 2006 avec Israël n’a rien arrangé. Avec des dommages structuraux estimés à 3,3 milliards d’euros, elle a créé des difficultés financières pour le pays. A titre d’exemple, l’usine Maliban, la seule qui recyclait du verre a été rasée et jamais reconstruite.

Toutefois, si l’impact des guerres successives est réel, il ne doit pas servir à minimiser la responsabilité du gouvernement. Nadim Houry, directeur par intérim du bureau de Human Rights Watch à Beyrouth pointe la responsabilité du Sérail : « Les gens pourraient penser que la crise des déchets a démarré en 2015, mais ceci remonte en fait à des dizaines d’années, alors que le gouvernement sautait d’un plan d’urgence à l’autre, tout en ignorant largement la situation en dehors de Beyrouth et de sa banlieue. » Au total, une étude menée par des chercheurs de l’Université Américaine de Beyrouth révèle que 77% des déchets sont rejetés dans des décharges à ciel ouvert ou enfouis.

Projet Linord

En plus du coût politique que représente l’amoncellement des déchets dans les rues, de la puanteur que dégagent les poubelles et de la haute toxicité des décharges en plein air, l’inaction du gouvernement a également un coût économique très élevé. Comme le relève Elias Azzi, ingénieur et chercheur en sciences environnementales à l’institut royal de Suède (KTH) dans l’Orient-Le-Jour, « chaque jour d’inaction est un jour où environ 2 500 tonnes sont enfouies dans trois décharges, sans que triage et compostage ne soient réalisés, tout en étant bel et bien facturés à 39 dollars par tonne de déchets mélangés. Par jour, les citoyens paient donc près de 100 000 dollars d’opérations non réalisées. »

Une question se pose donc : quel intérêt peut-il y avoir à remplir au plus vite les décharges au lieu de maximiser leur durée de vie et leur rentabilité ? Pour le chercheur, il faut aller creuser du côté du projet Linord, dont les premiers plans remontent aux années 1960 et qui visait à aménager le littoral de Beyrouth. Aujourd’hui, cela consiste à remblayer la côte grâce notamment aux matières issues des décharges, afin d’installer des projets immobiliers. « C’est un projet à voir sur le très long terme », précise M. Azzi. En effet, une fois les décharges saturées, il faut tout de même attendre que le tout soit stabilisé avant de construire. Toutefois, « si l’on regarde dans l’histoire et le littoral de Beyrouth, la zone du Biel, du Palais des Expositions, a été construite dans les années 1990 à l’endroit d’une ancienne décharge qui était là avant la guerre. Ils ont tout rejeté dans la mer, fait un brise-lame et construit dessus ».

D’où l’intérêt de charger au maximum les décharges et d’écourter leur durée de vie. Ainsi, pour le chercheur, quand le gouvernement annonce en 2015 l’ouverture de décharges sur le littoral, censées durer 4 ans, et remplies au bout de 2 ans, « c’est purement intentionnel ». Dans un article du Monde Diplomatique, M. Azzi déclarait que « si la décharge de Naamé a fermé en 2015, ce n’était pas pour des raisons environnementales, mais pour réactiver le projet Linord. À terme, il semble que toute la côte nord de Beyrouth sera remblayée, depuis le port de Beyrouth jusqu’au remblai de Dbayeh. Ce qui permettra à certains de faire fructifier les terrains gagnés sur la mer.» Début 2018, le gouvernement a d’ailleurs annoncé… l’agrandissement de trois décharges en bord de mer : Bourj Hammoud, Jdeideh et Costa Brava.

Carte des décharges : https://ntropy.ovh/wmc/

Quid du recyclage ?

On comprend dès lors pourquoi les autorités libanaises ne sont pas enclines à promouvoir le recyclage. Des bennes rouges de recyclages ont été installées ponctuellement à Beyrouth, mais pour Elias Azzi, « s’il y a une action de l’Etat sur le recyclage, elle n’est pas claire et n’est pas très efficace. » Dès lors, pour recycler à Beyrouth, il faut majoritairement compter sur des initiatives d’ONG ou d’entreprises privées. C’est ce qui a décidé Georges Bitar à fonder Live Love Recycle (1), qui propose de collecter gratuitement deux sacs de déchets recyclables. « Au début on était dubitatif sur quelle pourrait être la réaction des gens. On avait un objectif de 300 utilisateurs au bout de 3 mois : on les a atteints au bout d’une semaine». En réalité, ce qui est le plus cher est d’acheminer les déchets jusqu’aux centres de recyclage, qui existent en nombre conséquent au Liban. Pour M. Bitar, ce qui pose problème est « surtout la logistique pour arriver aux usines et le manque d’information des gens qui ne savent pas qu’il existe des usines au Liban».

Collecte des déchets recyclables par l’ONG Live Love Recycle

 

Pour l’instant, le gouvernement envisage l’implantation d’incinérateurs pour tenter de résoudre la crise. Une solution qui hérisse les écologistes et ne résout pas le problème. Le rapport de 2017 de Human Rights Watch dénonce l’incinération de déchets à ciel ouvert comme « une pratique dangereuse et facilement évitable » résultant de « l’incapacité du gouvernement, depuis des décennies, à gérer les déchets solides de façon à respecter les lois environnementales et sanitaires destinées à protéger les personnes. Des études scientifiques ont montré les dangers pour la santé humaine des fumées de combustion de déchets ménagers en plein air. » Cette solution s’impose comme une « solution miracle » dans le cadre de la crise des déchets, réelle fenêtre d’opportunité politique pour implanter les incinérateurs. Paul Abi Rached président du Mouvement écologique libanais, explique dans l’Orient-le-Jour que la crise des déchets permet « d’imposer les incinérateurs qui profitent financièrement » à l’État.

Pour Elias Azzi, une réelle alternative pourrait être la décentralisation de la gestion des déchets : « le tri à la source est la clé de n’importe quel système de gestion des déchets, peu importe la technologie utilisée pour traiter. Il se met plus facilement en place quand il y a un contact direct entre les autorités et la population. L’échelle idéale pour ça, c’est la municipalité. »

Trois ans après la « crise », le problème des déchets n’est donc pas près d’être résolu. Ce lundi, une loi susceptible d’être votée par le Parlement a été dénoncée par la Coalition civile sur les déchets ménagers (un groupe d’ONG). Elle ne favoriserait pas la décentralisation des déchets, ni n’intègrerait une approche durable et moderne du traitement des déchets. Comme le veut l’expression coutumière prononcée dans un soupir résigné ou agacé, « Hayda Lubnan ! » : « c’est le Liban ».

(1) L’ONG est financée par BMZ une entité du gouvernement allemand et le World Food Program.

Clara Guillard

(envoyée spéciale à Beyrouth)

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