Pakistan – États-Unis : gel des aides et refroidissement des relations

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Cette année, les États-Unis ont gelé plusieurs centaines de millions de dollars d’aides destinées au Pakistan. Un virage dans la relation historique qui existe entre les deux États.

            « En raison de l’absence d’actions décisives du Pakistan en appui à la stratégie pour l’Asie du Sud (…), 300 millions de dollars ont été reprogrammés par [le ministère de la Défense] pour d’autres priorités urgentes », la décision est annoncée par le lieutenant-colonel Kone Faulkner de l’armée américaine. Pour la deuxième fois cette année, les États-Unis gèlent leur aide au Pakistan.

Le président américain Donald Trump avait commencé 2018 sur Twitter en visant déjà le Pakistan. « Les États-Unis ont bêtement donné 33 milliards de dollars d’aide au Pakistan ces quinze dernières années, et il ne nous ont rien donné en retour si ce n’est des mensonges de la duplicité, prenant nos dirigeants pour des idiots. »

« La baisse de 300 millions ne va pas changer les choses, mais cette stratégie va-t-en-guerre de Donald Trump pourrait avoir d’autres répercussions notamment sur l’influence qu’ont les États-Unis sur des institutions comme la Banque Mondiale ou le FMI, parce que le Pakistan demande régulièrement des aides à ces instances internationales. » analyse Karim Pakzad chercheur à l’IRIS.

« Ces 300 millions de dollars ne sont pas une aide, c’est l’argent que le Pakistan a déjà dépensé et que les États-Unis devaient lui rembourser » a tempéré le ministre des Affaires étrangères du Pakistan Mahmood Qureshi.

Ces dernières années, l’aide annuelle accordée par les États-Unis au Pakistan baissait, elle était de 2,3 milliards de dollars en 2002, lorsque Georges Bush lançait sa « guerre contre le terrorisme » en Afghanistan. Elle est passée depuis 2014 à 1,6 milliard de dollars par an.

Le dossier afghan au coeur des relations

Washington reproche à Islamabad son manque d’effort pour lutter contre des combattants islamistes qui agissent entre le Pakistan et l’Afghanistan. Alors même que la Maison-Blanche a maintenu 14 000 soldats en Afghanistan pour anéantir les groupes islamistes et former l’armée et la police afghane.

Au début de l’année, le GAFI, un organisme intergouvernemental basé en France dont la vocation est de lutter contre le financement du terrorisme, plaçait le Pakistan sur la liste grise de pays jugés trop laxistes face à ce phénomène. En 2009 déjà, une enquête du New York Times expliquait comment l’ISI, le service secret pakistanais fournissait du matériel militaire et de l’argent à des groupes insurgés notamment les talibans en Afghanistan. Les journalistes américains fondaient leur enquête sur des échanges avec de hauts responsables américains et pakistanais.

Le Pakistan veut maintenir son influence historique l’Afghanistan et développer « une profondeur stratégique ». Pour Karim Pakzad, « L’Afghanistan, c’est primordial pour le Pakistan, il y a des investissements depuis des années. C’est d’ailleurs l’armée, qui est un État dans l’État au Pakistan, qui a autorité et qui maîtrise ces dossiers de politique étrangère. »

La décision américaine de geler une partie de son aide au Pakistan intervient quelques jours avant une visite du secrétaire d’État américain Mike Pompeo à Islamabad. Il espérait « rétablir les relations » entre les deux pays. Le timing de ce gel vise à mettre sous pression le Pakistan. Washington est ouvert aux négociations avec les talibans afghans, le Pakistan pourrait jouer un rôle majeur dans un éventuel accord de paix.

Une relation historique, mais fragile

Les États-Unis sont un allié du Pakistan depuis son indépendance. Dès 1947, les États-Unis reconnaissent le Pakistan et développent des relations bilatérales avec l’ancienne colonie britannique, mais pour Christophe Jaffrelot directeur de recherche au CERI-Sciences Po/CNRS : « La collaboration entre le Pakistan et les États-Unis qui a pris forme dans les années 1950 offre l’un des plus beaux exemples de clientélisme qui soit. […] un patron protège, finance, équipe, etc., un client aux moyens plus limités qui, en retour, effectue certaines tâches pour lui. » Il ajoute dans un article de 2012 : « Washington s’est appuyé, à partir des années 1950, sur le “pays des Purs” pour mieux contenir le communisme en Asie, tandis que les Pakistanais ont tiré parti du soutien américain — notamment en termes d’équipement militaire — pour se renforcer face à l’Inde. »

Un soutient qui a coûté des milliards de dollars à Washington depuis les années 1950, comme le rappelle Gilles Boquérat dans son livre Le Pakistan en 100 questions : « D’aucuns rappellent comme un fait de gloire le rejet par Zia ul-Haq en 1980 des 4000 millions de dollars sur deux ans — qualifiés de “cacahuètes” —, offerts par Jimmy Carter son successeur, Ronald Reagan, allait finalement autoriser 7 milliards de dollars d’aide durant les années 1980. »

La relation entre Washington et Islamabad est parfois compliquée comme il y a 7 ans. Le 2 mai 2011, le chef d’Al-Qaïda et commanditaire des attentats du 11 septembre Oussama Ben Laden est tué par un commando américain lors de l’opération Trident de Neptune sur le sol pakistanais. Il se cachait à Abbottabad à 50 kilomètres au nord d’Islamabad. « Pour Washington, la présence de Ben Laden à Abbottabad valide l’impression que dans la lutte contre le terrorisme, le Pakistan n’est pas un allié fiable, comme le montre la réticence du Pakistan à s’attaquer sans équivoque aux sanctuaires talibans, notamment au Nord-Waziristan », explique Gilles Boquérat.

La Chine à la place des États-Unis ?

Le Pakistan se tourne vers la Chine comme allié stratégique. D’ailleurs, 70 % des importations d’armement du pays sont chinoises. Plus de 20 000 Chinois travaillent au Pakistan sur des projets d’infrastructures. Pékin a promis plus de 50 milliards de dollars d’investissements dans le cadre d’une nouvelle relation économique, le CPEC (China Pakistan Economic Corridor). Ce CPEC s’inscrit dans les « nouvelles routes de la soie » décidées par le président chinois Xi Jinping.

Dans le même temps, Donald Trump tente de développer une relation privilégiée avec l’Inde, ennemi historique du Pakistan. Ironie du sort, face au gel de l’aide américaine au Pakistan, la Chine a pris parti pour Islamabad, comme l’explique Karim Pakzad : « La Chine a toujours soutenu le Pakistan, récemment elle a protesté contre les déclarations belliqueuses de Trump, parce que le Pakistan est important pour la Chine. »

Madjid Khiat


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