Migrants : que se passe-t-il en Méditerranée ?

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Alors qu’en février 2017 l’Italie et la Libye signaient un accord pour combattre l’immigration illégale, l’Union européenne confiait la gestion de la crise migratoire à Fayez al-Sarraj le chef du gouvernement de Tripoli et aux milices libyennes. Comment la situation a évolué en Méditerranée ?

Il fait nuit au large de la Libye. Bloqué en haute mer, le bateau Aquarius de l’ONG SOS Méditerranée ne bouge pas. Secourus quelques heures avant, 105 migrants attendent. Alors que hommes, femmes et enfants nécessitent de débarquer dans un lieu sûr, le Royaume-Uni et l’Italie se renvoient la balle. Sur l’Aquarius flotte le drapeau anglais, c’est le Royaume-Uni qui doit donner des instructions. Mais Londres se tait sans fournir aucune indication sur le lieu de débarquement. L’odyssée se termine mardi soir, quand l’Italie se résigne à donner le feu vert. L’Aquarius se dirige alors, à nouveau, vers la Péninsule. Olivier Barsalou, auteur de L’interception des réfugiés en mer : un régime juridique aux confins de la normativité, dénonce une « situation paradoxale » : « aucun État veut reconnaitre aux réfugiés le droit d’avoir des droits. Ils se trouvent dans une situation de vacuum juridique. »

Cette dernière affaire absurde n’est pas une exception. Le gouvernement italien ne veut plus accueillir tous les migrants secourus et, si les gardes-côtes libyens n’interviennent pas, essaie de forcer la main des autres États européens. Cette affaire n’est pas non plus une règle. Les migrants qui rejoignent les côtes de l’Italie sont de moins en moins nombreux :« le nombre d’arrivées ont baissé de deux tiers en 2017 », confirme Arturo Varvelli, chercheur à l’ISPI (Institut pour les études de politique internationale) et spécialiste des relations italo-libyennes. Les arrivées de migrants en Europe diminuent, mais à quel prix ?

Italie – Libye : un accord opaque ?

Le 2 février 2017 le gouvernement italien signait un accord avec Tripoli pour « combattre l’immigration illégale ». Arturo Varvelli précise : « L’État italien s’est engagé à fournir une aide financière aux autorités libyennes et à former leurs gardes-côtes », censés sauver les migrant pour les reconduire… dans les centres de détention libyens. Fayez al-Sarraj, « la seule autorité reconnue par la communauté internationale », a donné la liste des courses au gouvernement italien : bateaux de patrouille, hélicoptères, canots, ambulances, jeeps ou encore téléphones satellites. Au total : 800 millions d’euros.

« Il s’agit bien d’un accord bilatéral, mais avec le soutien de l’Union européenne. Il s’agit fondamentalement d’un accord entre l’UE et la Libye », explique le chercheur. Ou mieux, une partie de la Libye. Le gouvernement d’entente nationale devient responsable de la frontière au sud de l’Europe. En 2012, la Cour européenne des droits de l’homme avait condamné la marine italienne pour interception et refoulement des migrants avec l’objectif de mettre un terme à cette pratique. Aujourd’hui l’UE confie aux autorités de Sarraj le refoulement de ces migrants en externalisant la frontière. Exactement comme en Turquie.

© Irish Defence Force (Flikcr)

Alors que le ministre de l’Intérieur italien Marco Minniti se félicite de voir « enfin la lumière au bout du tunnel », les critiques contre cette entente se multiplient. L’instabilité d’un État implosé n’offre aucune garantie : « si en termes de chiffres cet accord peut être considéré comme un succès, l’externalisation des frontières n’est pas une solution de long terme. La situation en Libye peut changer à tout moment », avertit le chercheur italien.

Artulo Varvelli revient sur l’accord : « Le troisième point de ce pacte est le plus contesté. Certaines milices armées libyennes ont été assimilées au gouvernement d’entente nationale. Au lieu de gérer le trafic de migrants, ces milices sont devenues des gardes-côtes. Elles sont payées par le gouvernement local, une nouvelle forme de revenu qui remplace leur revenu illégal. » C’est ce qui révélait une enquête publiée en août 2017 sur Associated Press : Rome aurait financé des anciens passeurs de Sabratha. Ce nouveau business « a déclenché une guerre entre milices » qui déstabilise davantage le pays aujourd’hui.

« Beaucoup de personnes n’ont pas été sauvées, elles ont été laissées dans l’eau. »

Gennaro Giudetti, volontaire à bord du bateau Sea Watch, raconte son expérience au téléphone et pointe du doigt les gardes-côtes libyens. Les souvenirs sont encore vivaces : « Le 6 novembre j’étais sur le bateau de l’ONG Sea Watch et la marine italienne nous a signalé une embarcation en difficulté. » Lorsque Gennaro est arrivé sur place, beaucoup de personnes étaient déjà noyées. Les gardes-côtes libyens sont intervenus et ont empêché aux ONG de secourir les migrants : « Ils nous ont chassé, ils nous ont lancé des objets. La situation était très tendue, ils étaient violents avec les migrants. Beaucoup de personnes n’ont pas été sauvées, elles ont été laissées dans l’eau. »

Le jeune volontaire a récemment lancé un appel au ministre de l’Intérieur italien pour dénoncer ces pratiques quotidiennes en Méditerranée dont son État est responsable. « Lorsque j’ai été témoin de cette scène, j’ai décidé de réagir et de parler : ces opérations sont financé par nous et je ne peux pas le supporter. L’Italie et l’Union européenne doivent mettre un terme à ces accords et à la criminalisation des ONG. » Les 17 survécus au naufrage du 6 novembre ont saisi ce mercredi 9 mai la Cour européenne des droits de l’homme. Toujours la même accusation : l’Italie est responsable des renvois des migrants vers la Libye. Avec Gennaro, de nombreux membres des ONG, volontaires et journalistes dénoncent un pacte opaque aux conséquences effrayantes sous la lourde responsabilité de l’Union européenne.

Arianna Poletti


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