Mohamed Salah, le nouveau Pharaon

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2 avril 2018, jour des résultats du scrutin présidentiel au Caire. Le président sortant, Abdel Fattah al-Sissi, remporte un simulacre d’élection avec 97% des voix. Parmi les 1 760 000 bulletins blancs dépouillés, plus d’un million mentionnent le même nom : Mohamed Salah. Joueur de football, parti en Europe en 2012 pour intégrer le FC Bâle (Suisse). Pas un politicien reconnu, donc.

Le vote massif des Egyptiens pour un footballeur témoigne de l’importance prise par Salah chez lui, en Egypte, tout au long de son incroyable saison à Liverpool (Angleterre). Acheté 42 millions d’euros à la Roma l’été dernier, l’Egyptien a explosé en Angleterre : 43 buts en 48 et des trophées individuels en pagaille : Ballon d’or africain, joueur de l’année en Premier League, footballeur africain de l’année par la BBC… Salah a tout raflé individuellement outre-Manche cette année.

Membre du trio magique Salah-Firmino-Mané qui a martyrisé Manchester City en Ligue des Champions (5-1), Salah attire toutes les convoitises en Europe. Mais son pays n’est pas en reste. Son école à Basyoun (un village dans le delta du Nil) été renommée en son nom, des portraits placardent les murs du Caire, et son engagement dans des oeuvres caritatives, comme sa campagne “SayNotodrugs” contre l’utilisation des drogues, l’ont consacré motif officiel d’espoir en Egypte. Car oui, dans un pays en proie à un pouvoir verrouillé par le clan Sissi, Salah incarne un échappatoire, une bouffée d’oxygène dans une prison à ciel ouvert pour beaucoup d’Egyptiens.

Le pouvoir l’a d’ailleurs bien compris. Le président Al-Sissi tente de récupérer l’image de Salah à son avantage. Après sa démonstration face à Manchester City, le président s’est fendu d’un tweet élogieux sur les réseaux sociaux, se disant « fier » de Mohamed Salah « et de tout Égyptien qui porte haut le nom de l’Égypte ». Ahmed Abou Zeid, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, est même allé plus loin, considérant que Salah était un symbole du “soft power” de l’Egypte.

Là-dessus, difficile de lui donner tort. Grande nation africaine du football, l’Egypte n’a pourtant jamais réussi à amener un joueur à devenir une star en Europe. Jusqu’à Mohamed Salah. Très croyant, le joueur de 25 ans prie après chaque but (oui, il prie donc beaucoup) et est très attaché à ses racines. Il a notamment donné 560 000 euros à un hôpital du Caire. Investi d’une mission, Salah porte le poids d’un peuple sur ses épaules.

Et il semble s’en accommoder. Buteur à la 95e minute du match contre le Congo le 8 octobre dernier, Salah a propulsé l’Egypte au Mondial dans deux mois en Russie, une première depuis 1990 pour les Pharaons. De quoi illuminer le mois de juin d’un peuple sevré de résultats internationaux depuis ses 3 Coupe d’Afrique des Nations de suite entre 2006 et 2010.

Le fait qu’un sportif de ce niveau perce le mur médiatique et devienne un visage mondial rejaillit forcément (…) sur son pays d’origine », a expliqué à l’AFP Pascal Boniface, directeur de l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris). Et quel jaillissement. Salah a même presque réussi un tour de force unique : amener les supporters des Reds à se convertir à l’islam, comme ils aiment le vociférer lors du chant à la gloire de l’Egyptien.

Chez lui, pas besoin de chant pour convaincre les siens de croire en lui. Son talent pur, son pied gauche et sa dévotion autant à son club qu’à son pays suffisent. Dans l’Egypte antique, le pharaon devait diffuser le Maât, l’harmonie entre les peuples et les dieux. A son échelle, Mohamed Salah apporte une certaine harmonie au peuple égyptien. Et c’est déjà beaucoup.

Théo Gicquel

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