Neve Shalom – Wahat Al-Salam : utopie ou réalité ?

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Dans un village perdu dans la campagne à mi-chemin entre Jérusalem et Tel Aviv, un groupe d’Israéliens et de Palestiniens expérimente la solution à un État.

Yoav et Fatima jouent sous le soleil, assis dans le jardin de l’école primaire. C’est la récré. Ils feuillettent un bouquin en arabe en papotant en hébreu. Yoav a une tête pleine de bouclettes, Fatima le regarde avec des grands yeux noirs. L’un est Israélien, l’autre Palestinienne. Chaque jour, ils se retrouvent au son de la cloche avec leurs deux cent copains de la première école binationale et bilingue israélo-palestinienne, celle de Neve Shalom – Wahat Al-Salam. Ils y apprennent deux langues, deux traditions, deux histoires.

L’école de Neve Shalom – Wahat Al-Salam © Arianna Poletti

C’est à quelques kilomètres de Jérusalem que se trouve le village baptisé “Oasis de paix”. Mais Neve Shalom – Wahat Al-Salam n’est pas seulement une petite commune d’une centaine de maisons au sommet d’une colline fleurie. Il est d’abord un projet éducatif. Il veut être un modèle, un exemple, un pari social et politique de long terme. « Si je dis Israël et Palestine, le premier mot qui vient à l’esprit est conflit. Nous voulons changer les choses. Nous souhaitons proposer un modèle non pas de coexistence mais de vie commune entre les deux peuples » explique Rita Boulos, coordinatrice des relations publiques du village. « C’est ce qu’on apprend aux enfants ».

Fondé dans les années 80 par une dizaine d’hommes et femmes, le village n’était d’abord constitué que de quelques roulottes : « On n’avait ni eau potable ni électricité. C’était très dur, mais nous avions un projet. Nous croyions à une idée : Israéliens et Palestiniens peuvent vivre ensemble. C’était une idée révolutionnaire après l’occupation de 1967, ça l’ai encore aujourd’hui, raconte Rita, originaire de Jérusalem Est. Dès lors nous ne sommes jamais partis ». Le village a changé au fil des années, mais pas sa philosophie. À l’entrée, un panneau inhabituel souhaite la bienvenue : les drapeaux palestinien et israélien sont l’un à côté de l’autre.

Une maison à Neve Shalom – Wahat Al-Salam © Arianna Poletti

Dans ce village autogéré, un comité citoyen change d’année en année et organise la vie de la communauté. Pour habiter à Neve Shalom – Wahat Al-Salam, acheter une maison ne suffit pas. Il faut être accepté par le comité, pour que le pourcentage de 50% d’Israéliens et 50% de Palestiniens soit respecté. Assise derrière son bureau, la coordinatrice jette un oeil à un grand cahier : « La liste d’attente est très longue. De plus en plus de gens partagent notre projet et veulent nous rejoindre. Mais nous ne pouvons pas accepter tout le monde, surtout pour une question d’espace ».

Construit sur un terrain privé, un don du monastère juste à côté, le village ne pourra pas se transformer en ville. « Heureusement que le monastère de Latoun nous a offert ses terres, parce que l’État ne soutient pas notre projet. Nous survivons grâce à l’aides étrangère », continue-t-elle. Israël n’accorde pas les autorisations nécessaires pour permette à Neve Shalom – Wahat Al-Salam de s’étendre sur les terrains publics d’à côté. De plus, son école binationale et bilingue n’a été reconnue par l’État hébreu qu’en 1993, après dix ans de combats. Face à ces difficultés, les habitants ont trouvé une solution alternative : diffuser leurs idées en dehors du village.

Neve Shalom – Wahat Al-Salam © Arianna Poletti

Encourager les rencontres entre les deux côtés 

Rania, jeune fille aux longs cheveux bruns, arrange son keffieh noir et blanc autour de la tête et commence à danser quelques pas de dabkeh. Avec ses copains du lycée arabe de Ramla, ville en Israël habitée par beaucoup de palestiniens, elle s’est rendue à l’école de Neve Shalom – Wahat Al-Salam pour rencontrer les étudiants du lycée israélien de Holon. Dans le cadre du projet éducatif “école de la paix”, encadré par des animateurs du village, des jeunes palestiniens rencontrent et échangent avec des jeunes israéliens.

« C’est un projet très enrichissant pour mes élèves. À Ramla persistent beaucoup de tensions avec les Israéliens. C’est très étrange de voir mes filles apprendre la dabkeh aux filles d’Holon ! », commente Abeed, professeure de langues de l’école de Ramla aux lunettes rouges et foulard assorti. Main dans la main, elle danse avec les étudiants. Les deux classes oublient les tensions pendant quelques instants. « C’est notre quatrième rencontre, il y en aura cinq. Chaque fois les étudiants d’une école apprennent un aspect de leur tradition aux autres », explique Nadav, professeur d’éducation civique à Holon, pas loin de Tel Aviv, en ajustant sa kippah. « Il y a des enfants israéliens qui peuvent grandir sans jamais rencontrer un Palestinien. Ils ne savent que ce qu’on leur dit à l’armée ».

Rania attend son tour avant de danser © Arianna Poletti

Organisés par le comité de Neve Shalom – Wahat Al-Salam, les projets analogues sont nombreux. Leur objectif est d’encourager les rencontres entre les deux côtés, en investissant sur l’éducation des jeunes. « Il ne faut pas forcément habiter à Neve Shalom pour en profiter », commente Rita. « Notre école primaire est un exemple flagrant. 90% des étudiants n’habitent pas ici, ils viennent de tout Israël ». La coordinatrice souligne ainsi l’une des grandes limites de Neve Shalom – Wahat Al-Salam. Les palestiniens qui n’ont pas la citoyenneté israélienne, ceux qui habitent de l’autre côté du mur, ne peuvent plus participer. Depuis la construction de la barrière, la collaboration avec les palestiniens de Cisjordanie et Gaza est de plus en plus compliquée. Et dire que Ramallah n’est qu’à 20 km.

Pour essayer d’impliquer la grande majorité des jeunes palestiniens enfermés en Cisjordanie, le village organise des séminaires ouverts à tous. À Aqaba, en Jordanie, à l’”école de la paix” on parle gestion du conflit, occupation et solutions. Depuis ses débuts en 1979, plus de 30 000 jeunes israéliens et palestiniens ont pris part à ces rencontres au delà des frontières intérieures entre Israël et Palestine. « Pour le moment Neve Shalom – Wahat Al-Salam est un exemple mais aussi une exception. Dans ce village Israéliens et Palestiniens avec la citoyenneté israélienne ont les mêmes droits, ils sont sur le même plan social et politique. Ce n’est pas le cas hors d’ici », confirme Taline. Cette jeune femme se promène entre les maisons avec une poussette. Sa famille est originaire de Naplouse, elle a choisit d’habiter à Neve Shalom – Wahat Al-Salam « pour donner un avenir à mes enfants ». 

Les étudiantes du lycée de Ramla © Arianna Poletti

Neve Shalom – Wahat Al-Salam se présente comme un petit début de solution à un État, où ses citoyens ont les mêmes droits et les mêmes possibilités tout en gardant leur identité. Mais il y a encore beaucoup à faire dans un contexte qui ne laisse guère espérer. Ce petit village qui prone la paix, a-t-il toujours du sens aujourd’hui, 40 ans après sa fondation ? Rita n’a aucun doute et tranche : « Nous résistons depuis longtemps, nous sommes toujours là. Il y a besoin de Neve Shalom – Wahat Al-Salam aujourd’hui plus encore qu’hier ».

Arianna Poletti

(envoyée spéciale à Neve Shalom / Wahat Al-Salam)
Twitter @AriannaPoletti

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