Mohammed ben Zayed, le précurseur implacable

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Plus discrets que leur voisin saoudien, les Émirats Arabes Unis, portés par Abu Dhabi et Dubaï, n’en restent pas moins des acteurs régionaux majeurs du Golfe Persique. Mohammed ben Zayed, le prince héritier de la capitale Abu Dhabi, agit autant comme un précurseur économique que comme un dirigeant impitoyable face à ses ennemis.

Qui se cache derrière les gratte-ciels et les paradis artificiels en plein désert, qui parsèment les Emirats Arabes Unis, d’Abu Dhabi à Dubaï ? Créés en 1971 et au nombre de sept (Abu Dhabi, Charjah, Dubaï, Ajman, Ras el Khaïmah, Fujaïrah et Oumm al Qaïwaïn), les Emirats Arabes Unis (EAU) sont la vitrine d’un développement économique supersonique du Golfe Persique rendu possible par une manne pétrolière presque infinie.

Carte des Emirats Arabes Unis, limitrophes d’Oman et de l’Arabie Saoudite.

Abu Dhabi, capitale et moteur géostratégique de la fédération, est le plus riche et le plus influent de ces micro-États. Normalement dirigé par Khalifa ben Zayed (70 ans), victime d’un accident cérébral en 2014 et incapable d’occuper le poste régnant, il est aujourd’hui commandé par son frère, Mohammed ben Zayed. À 56 ans, il est le prince héritier du royaume de 2,5 millions d’habitants, et l’actuel ministre de la Défense des EAU.

Une contestation étouffée

Discret sur la scène internationale, il dirige pourtant l’État rentier d’une main de fer, à cheval entre développement économique accéléré et bâillonnement d’une opposition déjà réduite à la portion congrue par la famille royale des Al Nahyane. « Il a une emprise par une approche très dépolitisée, autoritaire et qui se veut efficace. Il se démarque par un esprit de décision rapide, qui ne supporte pas de contestation, qui mise tout sur l’efficacité. La famille royale et les démocrates qui la servent considèrent incarner le bien public. Il n’y aucune opposition possible. À l’instar de l’Arabie Saoudite, ils pourchassent les opposants politiques afin de les placer en détention, et pratiquent beaucoup la déchéance de nationalité, comme à Bahreïn. », explique Olivier Da Lage, journaliste à RFI et spécialiste des questions sur la péninsule arabique.

Dans des États irrigués par des pétrodollars (Abu Dhabi dispose de 8,6% de la manne pétrolière mondiale), où le niveau de vie tutoie les buildings (32e au classement mondial du Produit National Brut), les habitants émiratis sont davantage des sujets acquis à la famille royale que des réels citoyens. « Le rôle de l’Etat, tel que le conçoit ben Zayed, est de mettre en place une réforme technocratique, moderniste dans laquelle la politique n’a aucune place, et où toute dissidence est réprimée impitoyablement. »

« MBS » et« MBZ », le duo régnant

Mais là où ben Zayed prend toute son importance, c’est grâce à son voisin saoudien. Il agit dans l’ombre de l’omnipotent Mohammed ben Salman, prince héritier du royaume saoudien. Considéré par beaucoup comme un mentor du jeune prince (32 ans), il modèle avec lui le futur de la péninsule arabique à leur image. Décidés à pourchasser les Frères musulmans et à réduire l’influence régionale de l’Iran, ils adoptent une attitude à l’opposé de leurs paternels : la manière forte.

Mohammed ben Salman (à g.) et Mohammed ben Zayed (à dr.) (SPA)

En conflit ouvert avec le Qatar, qu’ils accusent de soutenir les Frères musulmans, ils tempèrent en parallèle l’ombre grandissante de l’Iran, garant d’un islam chiite incompatible avec le wahhabisme. Des positions ébauchées par Mohammed ben Zayed et reprises par son voisin saoudien, plus puissant et plus influent. « Les EAU ont été les premiers à se lancer dans une répression contre les Frères musulmans en 2009, alors même que l’Arabie Saoudite n’allait pas dans cette direction. Il y aujourd’hui un alignement complet des EAU, de l’Arabie Saoudite et de Bahreïn contre le Qatar, qui y voient une trahison », continue Olivier Da Lage.


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« La Sparte du Moyen-Orient »

Adepte d’une « realpolitik » persique, empreinte de pragmatisme et d’opportunisme politique, ben Zayed agit comme un belliciste pugnace sur le plan militaire. « Les EAU, depuis quelques années, se sont manifestés par un interventionnisme militaire étonnant, comme au Yémen. Des analystes américains les ont baptisés “la Sparte du Moyen-Orient”, soit un État guerrier. Ils n’ont pas une histoire d’interventionnisme militaire, c’est donc un changement étonnant. Ils se positionnent comme un État qui n’a pas peur d’intervenir par la force. C’est la marque très claire de Mohammed ben Zayed. » 

Maquette de l’éco-cité Masdar, à Abu Dhabi.

Précurseur d’un développement économique foudroyant, dont seuls disposent les EAU dans le Golfe, ben Zayed est une source d’inspiration économique pour son jeune disciple, qui tente de calquer son modèle à l’Arabie Saoudite, pourtant largement différente.  « MBZ fait preuve d’un volontarisme non seulement militaire, mais aussi sous l’angle de la modernisation. Il souhaite créer une ville nouvelle et écologique, Masdar, qui signifie “la source en arabe, et qui a notamment influencé les projets de ben Salman et sa Vision 2030. » Difficile pourtant d’imaginer transposer un modèle dans un pays trente fois plus grand et dix fois plus peuplé.

Un rapprochement avec l’Occident

Parfois réfractaire à un rapprochement avec les pays occidentaux, la péninsule arabique ménage aujourd’hui ses intérêts afin de ne pas froisser ses alliés commerciaux et militaires. Emmanuel Macron l’a bien compris. En considérant Mohammed ben Zayed comme un partenaire privilégié dans la région, il vise un coup double stratégique : conclure des partenariats commerciaux (armement, aéronautique) et asseoir un rôle de médiateur régional. « Il y a un lien manifeste entre la France et Abu Dhabi aujourd’hui, chacun misant sur l’autre. Mais il y aussi des déceptions : ils ont refusé d’acheter des Rafales, le projet de vente de centrales nucléaires a échoué. Les Français n’occupent pas tout le terrain », nuance Olivier Da Lage.

Mohammed ben Zayed (à g.) et Mohammed ben Rachid Al Maktoum (Premier Ministre des EAU, à dr.) entourent Emmanuel et Brigitte Macron.

Pourtant, cette relation privilégiée a ses atouts. En visite à Abu Dhabi en novembre, le président français a demandé à Mohammed ben Salman une visite express en Arabie Saoudite afin de régler la question du premier ministre libanais Saad Hariri, coincé à Riyad. Une entrevue rendue possible par qui ? Mohammed ben Zayed, bien sûr.

Théo Gicquel

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