Ankara, Damas et les Kurdes : vers un rapprochement turco-syrien ?

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Alors que le régime de Bachar al-Assad s’impose durablement dans la guerre civile syrienne et qu’Ankara ne se soucie que de la lutte contre les Kurdes, l’idée d’un rapprochement avec le régime syrien fait son chemin en Turquie. Au-delà de la posture officielle, retour sur les hésitations turques vis-à-vis de Damas.

Une petite musique s’immisce de plus en plus régulièrement dans les débats et les esprits turcs. Plus d’un mois après le lancement de l’opération “Rameau d’olivier” pour chasser les Kurdes de la ville syrienne d’Afrin, une épineuse question s’impose au gouvernement turc : faut-il considérer l’idée d’un rapprochement avec le régime syrien ?

En violet, la zone frontalière turco-syrienne où se trouvent les forces turques de l’opération Rameau d’Olivier. Les troupes visent la ville d’Afrin, en pleine zone sous contrôle kurde.

 

L’idée ferait, à coup sûr, le bonheur des Russes. Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov affirmait fin février que les « légitimes intérêts sécuritaires turcs pouvaient être réalisés et protégés à travers un dialogue direct avec le gouvernement syrien. »

Officiellement, Ankara continue de s’opposer à toute relation avec Damas. Le porte-parole du président Erdoğan, Ibrahim Kalın, a rejeté tout rétablissement de contacts directs. Il est ainsi resté fidèle à la position turque depuis le début de la guerre civile syrienne, qui voit Bachar al-Assad comme un meurtrier avec qui il n’est plus question de discuter. Pourtant, en l’état actuel du conflit, la Turquie pourrait bien se trouver dans une impasse.

Des voix discordantes

Plusieurs personnalités politiques et médiatiques turques ont défendu depuis le mois de février la nécessité de renouer avec le gouvernement syrien. C’est le cas de Kemal Kılıçdaroğlu, le leader du principal parti d’opposition, le Parti républicain du peuple (CHP, kémaliste). Bien que le CHP soutienne l’opération militaire turque en Syrie, Kılıçdaroğlu a appelé, lors du congrès de son parti, le 3 février, à « immédiatement établir des liens avec l’État et le gouvernement syriens. » Cette ligne, qui est aussi défendue par certains éditorialistes, suscite de plus en plus d’articles dans la presse turque.

Le premier ministre Binali Yıldırım s’est lui-même fendu d’une déclaration ambigüe sur la question. À la veille des discussions dans la ville russe de Sotchi qui se sont ouvertes le 29 janvier, Yıldırım a considéré « impossible » que Bachar al-Assad dirige à nouveau la Syrie, mais il a jugé que la Turquie n’irait « nulle part en ignorant le régime » et que ce dernier « ferait partie de la solution. »

Les récentes évolutions sur le terrain à Afrin sont au cœur des préoccupations d’Ankara. Face à l’arrivée des forces turques et de l’Armée syrienne libre que la Turquie soutient, les Kurdes qui contrôlent Afrin ont appelé l’armée syrienne à la rescousse. Un convoi est ainsi arrivé d’Alep pour porter assistance aux Unités de protection du peuple (YPG, les forces kurdes). S’il n’y a encore aucune certitude quant à un affrontement turco-syrien direct, le face-à-face n’arrange en rien les affaires d’Ankara, forcée de se positionner. À cette occasion, les officiels turcs ont d’ailleurs reconnu des liens diplomatiques indirects avec Damas, établis via les Russes et les Iraniens.

La priorité Kurde

Les hésitations turques et les possibles évolutions à venir trouvent leur origine dans l’échec de la politique du « zéro problème avec nos voisins » d’Ahmet Davutoğlu, premier ministre jusqu’en 2016, et dans l’incapacité de la Turquie de s’imposer comme leader sunnite au Moyen-Orient. Ankara « s’est repliée sur le pré-carré national, c’est-à-dire anatolien, pour défendre ses intérêts nationaux immédiats » explique Tancrède Josseran, historien spécialiste de la Turquie.

Parmi ces « intérêts nationaux immédiats, » la lutte contre l’émergence d’une entité Kurde syrienne autonome et politiquement viable est l’objectif numéro un d’Ankara.  Depuis 2015 et la reprise du conflit armé avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), la crainte du pouvoir est de voir le Parti de l’union démocratique (PYD) kurde et ses milices armées, les YPG, inspirer le PKK et les militants kurdes de Turquie.

Cet objectif pourrait bien pousser le président Erdoğan à revoir drastiquement sa copie sur Bachar al-Assad. « L’homme des revirements brutaux et pragmatiques, » comme l’appelle Tancrède Josseran, « sait ne pas s’enkyster sur une position quand il voit qu’elle ne lui apporte plus rien. » Dans le calcul des coûts et des bénéfices qui commande aux choix stratégiques turcs, les apports de l’entente relative avec Moscou pèsent lourd. « Les Russes sont en train d’offrir à la Turquie ce que les Occidentaux n’ont jamais voulu leur donner : une zone d’influence au Nord de la Syrie, » rappelle l’historien.

Un désintérêt turc pour la région ?

Ces considérations géopolitiques et sécuritaires s’appuient aussi sur un changement considérable du paysage intellectuel en matière de politique étrangère. Les places laissées vacantes par les purges anti-gülenistes massives, consécutives à la tentative de putsch du 15 juillet 2016, sont peu à peu occupées par des conseillers et des fonctionnaires profondément anti-occidentaux, proches de l’eurasisme. Cette doctrine, qui prône une Turquie tournée vers l’Asie centrale plutôt que vers l’Occident ou le Moyen-Orient, est notamment incarnée par Yığıt Bulut, conseiller géopolitique d’Erdoğan depuis 2016.

Entre réalités militaires et retour à l’anti-occidentalisme originel de l’islamisme turc, un faisceaux de facteurs ouvrent  ainsi la voie à une redéfinition des relations turco-syriennes. Ankara veut avant tout protéger son intégrité nationale, au détriment des Kurdes, et cherche de moins en moins à s’imposer comme un acteur régional. Du côté syrien, le régime a de moins en moins besoin des Kurdes pour contrôler le Nord du pays. Reste à savoir si cela suffira à une entente turco-syrienne.

Sofiane Zaizoune


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