“C’est l’intervention militaire franco-britannique de 2011 qui a conduit à l’implosion de la Libye.”

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Kader Abderrahim est maître de conférence à Science Po Paris, chercheur à l’Institut prospective et sécurité en Europe (ISPE). Il est spécialiste du Maghreb et de l’islamisme, auteur de Daech : histoire, enjeux et pratiques de l’Organisation de l’État islamique (éditions Eyrolles).

 

 

Mondorient : Peut-on vraiment parler d’un “État” libyen aujourd’hui ?

Kader Abderrahim : Non. Dans les faits la Libye n’est pas un État, du moins pas au sens où on l’entend aujourd’hui en sciences politiques. C’était une volonté politique de Kadhafi. En 1977, il instaure la Jamahiriya : l’État des masses. Il n’était pas question de créer un État avec des institutions classiques, il ne voulait d’intermédiaire entre lui et son peuple. Kadhafi était une sorte de Trotski des sables. Il voulait maintenir un esprit de révolution permanente, où il ne serait pas possible de vraiment s’installer, ou de s’embourgeoiser. Il a composé un appareil sécuritaire pour préserver son pouvoir de toute forme d’opposition, qu’elle soit intérieure ou extérieure. Il exerçait son contrôle même sur l’armée, sur la police, la politique, les monarchistes, les libéraux… Pour un dictateur, tout le monde est une menace.

 

Aujourd’hui, quel est le rôle des tribus en Libye ?

Les tribus structurent la société libyenne. Ce n’est pas quelque chose de nouveau. Leur rôle s’est retrouvé réaffirmé par l’instabilité chronique : le pays n’a plus de gouvernement, plus de centre, plus de cœur. Les membres des tribus sont retournés à leurs appartenances originelles. Certaines sont suffisamment puissantes pour se payer une petite armée localement, pour étendre leur périmètre d’action, et leur influence. Les plus anciennes ont bénéficié de la manne du pouvoir, pendant les années Kadhafi. Elles ont récupéré, et acheté des armes, et veulent exercer leur influence sur le cours des évènements.

Aucune tribu n’a les moyens ni la capacité de diriger ou de contrôler l’intégralité du pays. L’objectif principal est de contrôler leur immédiateté : leur territoire, leur clan. Et de continuer à peser sur le rapport de force qui est en cours. Il s’agit d’avoir le contrôle sur tel ou tel champ de pétrole, sur un bout de désert.

 

Est-ce que le gouvernement de Tripoli est en mesure de rétablir un contrôle sur le territoire libyen ?

Le gouvernement de Tripoli n’est jamais parvenu à s’imposer sur le terrain, même pas dans la ville de Tripoli même. Fayez Sarraj [le premier ministre du gouvernement de Tripoli] est perçu comme imposé par les Occidentaux.

Le véritable homme fort de la Libye, c’est le maréchal Haftar, lié au Parlement de Tobrouk. Certains l’appellent le “petit Kadhafi”. L’enjeu pour Haftar, c’est de convaincre ses interlocuteurs qu’il n’est pas un dictateur.

 

Quels sont ses soutiens ?

Haftar est soutenu par l’Égypte, et conseillé diplomatiquement par les Émirats arabes unis. Pour les Occidentaux, c’est plus compliqué, ils doivent ménager la chèvre et le chou : à la fois le Fayez Sarraj , et le Khalifa Haftar.

 

Quel rôle peut avoir la communauté internationale dans cette crise ?

Il faut exiger que Farraj et Haftar se retrouvent à une table, les emmener à Bruxelles et à Genève. Ils ne le feront pas spontanément. Tant que la division du pays existera, elle continuera de générer le chaos en Libye. Le problème, c’est que ni l’un ni l’autre n’a de légitimité institutionnelle. Qui représente la Libye aujourd’hui ? Qui a la légitimité de la signature libyenne dans les accords internationaux ?

 

Est-ce que ce qu’il reste de l’Organisation État Islamique en Libye peut encore agraver la situation ?

En Libye, comme ailleurs dans le monde arabe, Daech est considérablement affaibli, mais n’a pas disparu. Pour ses dirigeants, il s’agit aujourd’hui de se redéployer, sur de nouveaux terrains, comme l’Afghanistan, et l’Asie du Sud-Est. Indéniablement, il conserve sa capacité de nuisance, mais il est difficile de dire dans quelle mesure exactement.

 

Pensez-vous qu’une nouvelle intervention militaire internationale, semblable à celle de 2011, soit la solution ?

C’est l’intervention militaire franco-britannique de 2011 qui a conduit à la dégradation et à l’implosion de la Libye. Il faut qu’il y ait un débat sur le bien-fondé des interventions militaires occidentales. Elles sont légitimes, quand il s’agit de se défendre. Mais en 2011, la Libye n’avait rien fait ni à la France, ni au Royaume-Uni. Ce genre d’intervention ajoute de l’instabilité et de la complexité à des situations, que nous [les Occidentaux] ne connaissons pas, et dont nous ne prenons pas tous les paramètres en compte. L’intervention en Libye a eu des conséquences dans tout le Maghreb : en Tunisie, au Sahel.

La Libye disposait d’un énorme arsenal militaire. Avant de mourir, Kadhafi a ouvert grand les frontières, et tout le monde est venu se servir. C’était l’exemple parfait de la politique de la terre brûlée : il s’est dit, perdu pour perdu, eux aussi vont devoir payer le prix de ma chute. Il ne faut pas oublier que Kadhafi avait une fonction régulatrice dans la région, il avait ramené la Libye dans le concert des nations. À l’époque, les groupes islamistes, les Touaregs, les Berbères, étaient contrôlés. La façon dont s’exerçait ce contrôle n’était bien sûr pas souhaitable, et les soifs de pouvoirs de chacuns n’étaient pas réglées, mais au moins elles étaient contrôlées.  

Si l’Occident menait une nouvelle offensive en Libye, cela pourrait nous coûter très cher. Aujourd’hui, le terrorisme est l’arme atomique du pauvre. Et il se nourrit du ressentiment à notre égard. Ce ressentiment naît de telles interventions, il est utilisé dans ce sens par les groupes terroristes. Dans les conditions actuelles, une intervention ne serait donc pas très responsable.

 

Avec les images dévoilées par CNN en novembre dernier, l’opinion publique mondiale a pris conscience de l’existence de marchés aux esclaves en Libye. Pourtant le phénomène est bien plus ancien ?

Les marchés aux esclaves, ça n’est pas quelque chose de nouveau. Depuis longtemps, les migrants subsahariens traversent la Libye dans des conditions de vie pas brillantes. Le phénomène était simplement moins visible quand le pouvoir était incarné par Kadhafi. Avec sa chute, les marchés aux esclaves se sont développées, sous le joug des mafias et des milices. Mais il faut arrêter de faire comme si on venait de découvrir la Lune. La réaction face aux images de CNN est d’une grande hypocrisie. Les ONG avaient tiré la sonette d’alarme il y a bien longtemps, on sait que ces marchés existent au moins depuis 2015. Tous ces trafics, de drogue, d’armes et d’êtres humains, représentent des milliards de dollars, et ils prospèrent sur l’instabilité chronique du pays.

 

Propos recueillis par Lou Kisiela


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