Bahreïn, la révolution oubliée

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Presque sept ans après l’embrasement pendant un mois pour contester la dynastie des Al-Khalifa, la situation au Bahreïn s’est empirée. La contestation a été étouffée, et l’emprise de l’Arabie saoudite sur l’archipel rend désormais impossible la révolte d’une population à majorité chiite.

Le 14 février 2011 à Manama, plus de 600 000 manifestants pacifistes s’installent place de la Perle afin de demander le respect des droits de l’Homme, plus de liberté et plus de démocratie. La répression féroce du régime sunnite, soutenue par l’armée saoudienne et passée sous silence, va étouffer l’opposition.

 

  1. Alors que les Al-Khalifa sont toujours au pouvoir aujourd’hui, quelles conséquences a eu le Printemps de la Perle au Bahreïn ?

Régents de l’Etat insulaire coincé entre le Qatar au sud, l’Iran au Nord et l’Arabie saoudite (relié par un corridor maritime de 25 km), les Al-Khalifa sont au pouvoir depuis le XVIIIe siècle. Le Printemps de la Perle, déclenché le 14 février 2011, dix ans jour pour jour après le vote populaire de la Charte d’action nationale, censé régénérer la démocratie, n’a été qu’une goutte de fuel dans l’océan de pétrole qui maintient Bahreïn sous perfusion saoudienne. La mort d’un manifestant a obligé Al-Wifaq, principal parti chiite d’opposition, à intervenir et mener le conflit afin d’obtenir les promesses faites par le Roi Hamad ben Issa Al Khalifa, en place depuis 2002. Avec un résultat dérisoire, pour ne pas dire négatif.

Sept ans plus tard, la situation a empiré selon Laurence Louër, professeur à Science-Po et spécialiste des monarchies du Golfe. C’est pire qu’avant. Avant 2011, ça ne se passait pas trop mal. Il y a eu une fuite en avant dans la répression, on verrouille tout. L’interdiction de Wifaq en 2016 en est le symbole.” Dernier épisode en date du  21 janvier 2017 : la police de Bahreïn a annoncé avoir arrêté 47 personnes soupçonnées “d’actes terroristes” à l’encontre “de personnalités  publiques et de responsables”.

 

  1. Quel rôle joue aujourd’hui l’Arabie saoudite au Bahreïn ?

Bahreïn est sous influence saoudienne depuis des années. « Depuis 2011, le Bahreïn pourrait être qualifié de protectorat de l’Arabie saoudite », affirmait Jean-Paul Burdy à RFI en août 2016. Laurence Louër rajoute : “L’archipel a eu besoin du grand frère saoudien qui garantissait la sécurité du régime face aux chiites. Sur le plan économique, le Bahreïn a peu de pétrole. Il a ouvert la première raffinerie en 1932, mais ses ressources étaient faibles. En terme de ressources, l’accord passé avec l’Arabie saoudite pour l’exploitation du puits de pétrole d’Abu Safa a permis d’injecter une importante manne financière au Bahreïn”.

Proche géographiquement du voisin saoudien, et disposant à sa tête d’une dynastie sunnite proche des Saoud, Bahreïn, avec seulement 1,3 millions d’habitants, pourrait n’être qu’un satellite de l’Arabie saoudite. Mais la composition de sa population, à majorité chiite (65%), intègre l’Iran dans l’échiquier régional, alors que les relations entre les deux grandes puissances du monde arabe se tendent de plus en plus. “Les Bahreïniens se sentent fragiles à cause des chiites. La situation démographique est problématique depuis la révolution iranienne.” poursuit-elle. Sous perfusion saoudienne autant économiquement que militairement, le Bahreïn a les mains liées : une proximité trop affirmée avec l’Arabie saoudite ferait menacer une nouvelle fronde des chiites.  À l’inverse, un rapprochement soudain avec l’Iran mettrait en péril la survie même du pays insulaire.

 

  1. Les emprisonnements d’opposants comme Nabil Rajab ou la déchéance de nationalité de personnalités chiites comme l’ayatollah Qassem en 2016 signifient-ils que le printemps n’a servi à rien ?

Depuis la répression du Printemps de la Perle, les droits humains ont fortement périclité au Bahreïn. Nabil Rajab, leader des droits humains, croupit en prison pour des déclarations anti-régime. En mai dernier, Wa’ad, une des principales organisations laïques, a été dissoute, un mois avant la suspension d’Al’Wasat, seul journal indépendant du Bahreïn. Une escalade de répression venue accentuer le coup de massue infligé par le régime : la dissolution d’Al-Wifaq en septembre 2016. “Le régime a choisi de ne pas maintenir une opposition modérée. Quand on choisit de saborder une opposition modérée et très représentative, on est dans une dynamique de tout répressif et on n’envisage pas de revenir en arrière”, analyse Laurence Louër.

Désormais, la ligne directrice est simple : diaboliser l’Iran afin d’éviter toute reformation crédible d’opposition chiite. “La propagande actuelle vise à dire que l’Iran est la cause de tous les problèmes. Le régime a fait le choix de diviser pour mieux régner. Des petits partis radicaux existent toujours, mais le bloc d’opposition a disparu, alors qu’Al-Wifaq était pourtant loin d’être à la solde de l’Iran.”

 

  1. Le Bahreïn est-il aujourd’hui réduit à un conflit périphérique supplémentaire entre l’Iran et l’Arabie saoudite ?

Le leadership régional autour du Golfe Persique s’est depuis quelques années recentré sur un affrontement froid entre l’Arabie saoudite sunnite et l’Iran chiite. Les Iraniens, souvent accusés par les dynasties sunnites du Golfe de soutenir les chiites au Yémen ou au Liban , se retrouvent également impliqués de facto dans la géopolitique du Bahreïn. “Depuis 1979 et la révolution islamique en Iran, le champ politique s’est restructuré autour de la famille royale sunnite, qui serre les rangs, et de l’opposition islamiste chiite, née dans les années 1960. La tentative de coup d’État en 1981 a été soutenue par l’Iran. C’est alors qu’a commencé le processus d’élimination des chiites de l’armée, de la sécurité. Il y a eu une sécuritisation de la question chiite, qui étaient considérés comme une cinquième colonne de l’Iran”, explique Laurence Louër.

Pour contrer l’expansion iranienne, les Saoudiens ont alors décidé d’accentuer les courants salafistes et wahhabites. Si aujourd’hui Bahreïn semble être une préoccupation lointaine de l’Iran, sa présence diffuse exaspère les dirigeants bahreïniens, obligés de composer avec un voisin encombrant, situé directement de l’autre côté du Golfe Persique.

 

  1. Le pire est-il à venir pour le Bahreïn ? Quelle issue s’offre aujourd’hui aux Bahreïniens ?

Étranglés par un régime durci depuis le Printemps de la Perle, une contestation disloquée et des leaders en prison ou en exil, les opposants à la dynastie Al-Khalifa semblent dans une impasse. “Aujourd’hui, il n’y a pas de solution. L’opposition tente de faire du lobbying à l’étranger comme en Angleterre ou aux Etats-Unis. L’Iran ne doit surtout pas intervenir pour ne pas donner du grain à moudre à l’Arabie saoudite. La situation est vraiment bloquée”, insiste la spécialiste. Solution envisagée : une aide extérieure et une table ronde entre l’Iran d’un côté, et les Al-Khalifa et Saoud de l’autre. Avec quel rôle pour le Bahreïn ? 

Théo Gicquel

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