Christian Chesnot : “Avec les Printemps arabes, le mur de la peur est tombé”

 

Christian Chesnot est grand reporter au service étranger de France Inter, spécialiste du Moyen-Orient. Lauréat du Grand Prix de la Presse Internationale dans la catégorie « radio » pour sa carrière, il est co-auteur du livre Nos très chers émirs avec le journaliste Georges Malbrunot.

 

 

Mondorient : Est-ce que l’on peut dresser un bilan sept ans après les Printemps arabes ? Ou est-il trop dur de généraliser ?

Christian Chesnot : Sept ans après, on retient cet embrasement généralisé en Tunisie, en Syrie, en Libye, au Bahreïn… Le destin de ces différents printemps arabes ont été très différents. Et c’est vrai qu’aujourd’hui, à part la Tunisie, les soulèvements ne sont pas allés à leur terme. La Tunisie se présente comme le Printemps arabe qui a réussi. La transition a eu lieu, un nouveau pouvoir s’est engagé, des élections ont été organisées. Tout cela, bien évidemment reste encore fragile.

Pour les autres soulèvements, l’achèvement des revendications n’a pas eu lieu. La Libye a sombré dans un véritable chaos. Le pays est miné par une guerre de factions. En Égypte, on a assisté à des formes de contre-révolution. Le processus de transition mis en place a été interrompu avec, pour l’accompagner, la destitution des Frères musulmans. Au Yémen, le conflit a très mal tourné. La situation sécuritaire et humanitaire y est catastrophique. Au Bahreïn, la révolution a été mise sous l’étouffoir. Rien n’y est réglé, avec dans ce cas, la complicité de l’Arabie saoudite. Et il y a évidemment le cas de la Syrie. La « révolution » n’a quasiment pas duré et s’est très vite transformée en guerre civile. Le régime a fini par reprendre la main, et l’opposition n’est plus que résiduelle.

Entre les espoirs de 2011 et aujourd’hui, on a le sentiment d’un reflux, avec plutôt une tendance aux hommes autoritaires.

Mondorient : On a souvent affirmé que les Printemps arabes avaient été « confisqués aux peuples ». Est-ce que l’on peut nommer un groupe qui sortirait renforcé de ce mouvement de 2011 ?

Tout d’abord, lorsque l’on dit « confisqués aux peuples », je pense que c’est le fruit d’une interprétation de notre part. Il y a une part de fantasme occidental sur le Monde arabe. On entendait dire : « c’est Mai 68 ! ». On a insisté sur le rôle des jeunes, des bloggeurs, en projetant nos idéaux sur ces soulèvements. C’était sans compter l’histoire de ces pays, la culture locale, les forces en présence.

Ce que l’on a pu constater, c’est que dans la plupart des cas, les islamistes ont mis la main sur ces mouvements de contestation. Alors des islamistes différents, modérés parfois. Mais les plus extrémistes, les jihadistes, ce sont également invités au festin. Et dans ces périodes de troubles et d’incertitudes,  les forces les plus brutales prennent souvent la tête des mouvements. C’est ce qui s’est passé en Syrie par exemple, où ceux que l’on a appelés « opposants modérés » n’existent quasiment plus.

Mondorient : Quelle est aujourd’hui la capacité de mobilisation des sociétés civiles qui se sont soulevées il y a sept ans ?

Les sociétés civiles sont très affaiblies. Il ne faut pas oublier qu’elles se sont mobilisées dans des contextes autoritaires, avec une police stricte et des services de renseignement omniprésents. La sécurité était maximale. Après les Printemps arabes, le chaos a régné, la sécurité a décliné.

A l’époque, ces sociétés civiles ont été durement réprimées, prises entre le marteau des islamistes et l’enclume des régimes autoritaires. Ces sociétés civiles sont sans doute aujourd’hui amoindries et désillusionnées car elles ont le sentiment de s’être battues pour rien. Cela ne veut pas dire pour autant qu’elles sont mortes, les bloggeurs, les associations sont toujours là. Et finalement, avec les Printemps arabes, le mur de la peur est tombé. Les gens savent qu’il y a une possibilité de manifester, un déclic. Ces soulèvements ont imprimé la mémoire des gens. Ils savent qu’ils représentent une force parmi d’autres dans la société et qu’on « ne peut pas tout  leur faire avaler ».

Mondorient : Dans certains pays comme l’Égypte, des hommes forts ont succédé à d’autres hommes forts. Mais si « le mur de la peur est tombé », ce sont des hommes forts aux pieds d’argile ?

Oui. D’autant plus que l’Égypte par exemple est un pays qui a des problèmes sociaux et économiques énormes. Et qu’importe le régime politique, qu’importe la poigne du leader, pour rester en place il faut s’adresser aux problèmes des gens. C’est-à-dire le travail, l’éducation, la santé. Et en Égypte notamment, après tout ce chaos, une partie des Égyptiens aspiraient aussi à la stabilité et la prospérité. Donc un homme puissant en a remplacé un autre, c’est un reflux autoritaire. Mais la société est maintenant vivante. Si les résultats ne sont pas là et que le contexte économique est mauvais, rien ne dit qu’une nouvelle vague de contestation ne pourrait pas submerger le pouvoir.

 

Propos recueillis par Noé Hochet-Bodin