Révolution tunisienne, un anniversaire sous le signe de la colère

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Depuis début janvier, la Tunisie est de nouveau secouée par d’importantes manifestations. Alors que le pays fête les sept ans de la Révolution de Jasmin, la contestation témoigne des déceptions et du chemin qu’il reste à parcourir dans le seul pays arabe qui a “réussi” sa révolution.

14 janvier 2011, Ben Ali, poussé par la rue, quitte le pouvoir et se réfugie en Arabie saoudite. C’est le début du printemps arabe. Les manifestations se propagent en Égypte, en Syrie, en Libye… Sept ans après, la Tunisie est le seul pays qui a “réussi” sa révolution. C’est du moins le seul Etat qui n’a pas sombré dans le chaos ou retrouvé un régime dictatorial, mais les manifestations de ces dernières semaines montrent que le pays n’est pas encore sorti de la crise.

C’est la loi de finances 2018, entrée en vigueur le 1er janvier, qui a poussé les Tunisiens dans la rue. Cette loi prévoit plusieurs nouvelles taxes ainsi qu’une augmentation de la TVA. Dans un pays où l’inflation dépasse les 6%, ces nouvelles hausses des prix n’ont pas été acceptées. Si la loi de finances a lancé les mobilisations, elles ont surtout permis à la population d’exprimer une colère plus large. Pour Romdhane Ben Amor, membre du Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES) “la loi de finances, c’est l’étincelle qui a mis le feu aux poudres”. La rue témoigne de toutes les déceptions suite à la révolution.

La colère de la jeunesse

À l’origine de la contestation, il y a la campagne de jeunes activistes “Fech Nestanew ?” (“Qu’est ce qu’on attend ?” en français). Les mouvements sociaux sont récurrents en Tunisie mais ceux qui ont agité le pays au mois de janvier se démarquent car la jeunesse s’est organisée. La contestation est née dans plusieurs villes du pays et dans les quartiers populaires du Grand Tunis. Dans ces quartiers défavorisés, l’Etat n’est présent qu’à travers les postes de police : aucune maison des jeunes ou autre structure sociale. “Ces jeunes ne connaissent que la répression et à chaque fois qu’ils s’expriment, le gouvernement les stigmatisent, en faisant des casseurs ou des criminels” dénonce Romdhane Ben Amor. Ignorer, stigmatiser, criminaliser… la stratégie du gouvernement ajoute de l’huile sur le feu.

Le taux de chômage des jeunes (15-24 ans) est officiellement de 35%. Ce chiffre déjà élevé ne reflète pas la réalité, le FTDES rappelle qu’il ne prend pas en compte les jeunes déscolarisés, alors que la Tunisie connaît un nombre élevé d’abandons scolaires. Pour Romdhane Ben Amor,  “les jeunes ont le choix entre le commerce parallèle, la migration clandestine ou le radicalisme religieux”. En ignorant sa jeunesse, en ne lui donnant aucune perspective, “on prépare le terrain aux groupes radicaux” ou à la harga (migration clandestine). Alors que les départs en bateaux vers l’Europe avaient baissé depuis l’automne, le FTDES note un regain de tentatives en ce début d’année. La migration est devenue une forme de protestation. Le manque de discussion entre la jeunesse en colère et le gouvernement,  l’absence de perspective augmentent les risques de manifestations violentes. Romdhane Ben Amor compare la Tunisie à “une marmite qui bout [dont] l’explosion peut survenir n’importe quand”.

Une révolution réussie ?

Les revendications des manifestants font écho à celles de décembre 2010 et janvier 2011. Les Tunisiens demandent travail et dignité. Lors de la révolution, les slogans politiques contre Ben Ali côtoyaient les demandes sociales. Sept ans après, les revendications politiques ont disparu, mais celles d’ordre social et économique restent les mêmes. Outre le chômage, la population réclame une meilleure éducation, l’accès à la santé, à l’eau et le développement des régions défavorisées.

La démocratie laisse un goût amer à une partie de la population. “Pour beaucoup la liberté et la démocratie ne sont pas des priorités. La priorité c’est gagner sa vie, vivre dignement, avoir du pouvoir d’achat…” explique Romdhane Ben Amor. Le pays a obtenu le multipartisme, la liberté d’expression, d’association… En tant que militant associatif, il s’en réjouit mais reconnaît que les déçus sont nombreux. L’inflation est forte, le pouvoir d’achat a baissé et le chômage a augmenté. “Les Tunisiens ont l’impression d’être punis suite à la révolution”. Pourtant comme il l’explique, la crise économique ne date pas de décembre 2010 : elle était même un facteur de la révolution. Si aujourd’hui elle s’est aggravée, c’est que les gouvernements successifs appliquent les mêmes politiques économiques et sociales que l’ancien régime, et parfois avec les mêmes ministres que Ben Ali.

Face à la contestation contre la loi de finances, le gouvernement a annoncé des mesures pour les couches les plus pauvres de la société mais pour Romdhane Ben Amor, c’est loin d’être suffisant. “Ces mesures ne contribuent pas à la stabilité, elles ne permettent qu’aux pauvres de rester pauvres, avec juste une petite indemnité supplémentaire.” Il n’y a pas de mesure structurelle, symptôme du manque de volonté politique. Chaque année, c’est “l’année la plus difficile” selon le gouvernement. Pourtant l’année suivante s’avère plus dure encore. Pour le FTDES, ce n’est que début des années difficiles. La transition démocratique ne se fait pas en sept ans. Quand on demande à Romdhane Ben Amor de faire le bilan des sept dernières années, la réponse est catégorique. “Économiquement et socialement, c’est une défaite”.

Dune Froment


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