Que retenir de l’insurrection en Iran ?

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Pays habituellement peu touché par les contestations de masses, l’Iran a dû faire face à la grogne de la rue à la toute fin de l’année 2017. Mouvement spontané, fruit des frustrations économiques et de rejet de la corruption, les manifestations se sont vite transformées en une protestation hétéroclite, sans leader à sa tête. Le pouvoir, en difficulté, a fait appel à la force. Bilan : 22 morts et 3 700 arrestations. Toutes les parties sortent perdantes de cette semaine de contestation, que ce soit les manifestants ou le pouvoir. Mais une nouvelle fois, la société iranienne a montré sa capacité de mobilisation et son désir de changement.

  • Comme en 2009, les réseaux sociaux au centre du jeu.
    Le dernier embryon de révolution remontait à 2009 en Iran. A l’époque, Mahmoud Ahmadinejad vient d’être réélu à la tête de la République islamique, grâce à une fraude électorale de grande ampleur selon ses détracteurs. Les partisans du candidat malheureux, Mir-Hossein Mousavi, descendent dans la rue pendant près de deux semaines. Le mouvement surnommé « Révolution Twitter » accouche de 150 morts, principalement victimes de la brutalité des Bassidjis.
    Huit années séparent donc ces deux contestations, qui n’ont que peu de choses en commun. Si les manifestations post-électorales de 2009 réunissent dans la rue étudiants et bourgeoisie urbaine, celles de 2017 rassemblent au contraire les classes défavorisées, ouvrières et rurales.
    Seul point commun, l’importance des outils de communication et des réseaux sociaux pour contourner la censure du gouvernement. En 2009, Facebook et Twitter sont bannis du pays. En 2017, c’est au tour d’Instagram et de Telegram. Mais en 48h les deux messageries ont fait leur effet, permettant de diffuser des messages appelant aux réunions spontanées. Des appels tout de suite repérés par le régime. “Hier soir, certains éléments contre-révolutionnaires ont utilisé les réseaux sociaux pour apprendre aux gens l’utilisation d’armes à feu et de cocktails Molotov”, a déclaré le 31 décembre le ministre des Télécommunications, Mohammad Javad Azari. Le patron de Telegram, le russe Pavel Durov, a même accepté de fermer certains canaux de la messagerie cryptée devant la pression des autorités iraniennes.
    Mais n’oublions pas que certains Iraniens sont plus égaux que d’autres devant les réseaux sociaux. Ainsi, les officiels du régime disposent du droit d’utiliser Twitter. Au premier rang desquels on trouve le Guide suprême Ali Khamenei, qui n’a pas hésité à contre-attaquer sur la toile.

  •  La violence de la répression
    La révolution verte de 2009 avait une martyre : Neda Agha-Soltan. Morte sous les coups des bassidjis devant les caméras, elle avait indigné l’opinion internationale via les réseaux sociaux. Cette année, le président Hassan Rohani s’est bien gardé de répéter le bain de sang de 2009. Seuls les policiers iraniens ont été déployés, souvent en supériorité numérique face aux manifestants. Mais les Gardes de la Révolution (Pasdarans) ainsi que les Bassidjis sont restés discrets. Les Pasdarans n’ont été vus qu’à la toute fin de la contestation dans la région d’Ispahan.
    Il n’empêche, le bilan est de 22 morts. Les autorités ont arrêtés des manifestants à chaque réunion, en totalisant plus de 3 700. Depuis la fin du mouvement le 3 janvier, au moins trois détenus sont morts dans les geôles du régime, notamment dans la très redoutée prison d’Evin, haut-lieu de torture lors de la Révolution de 1979. Officiellement décrites comme des « suicides », ces morts font craindre à l’avocate des Droits de l’Homme Nasrin Sotoudeh que les autorités pénitentiaires utilisent la terreur derrière les barreaux.

 

  • La puissance de l’image : la fille au foulard C’est indéniablement le cliché de cette semaine de contestation en Iran. Une femme, se tenant sur une boîte aux lettres, ose enlever son voile et le tendre au bout d’un bâton. Oui mais seulement, cette photo ne date pas des manifestations de fin décembre. Les versions diffèrent quant à la période à laquelle elle a été prise. Ce cliché photo est révélateur de deux aspects des manifestations qui ont secoué l’Iran.
    D’abord, il rappelle le combat d’une partie des femmes iraniennes, notamment de la jeune génération pour assouplir le port obligatoire du voile, un incontournable du régime des mollahs. Tous les mercredis de 2017, les femmes sont sorties avec un foulard blanc pour ce qui s’est appelé les #WhiteWednesdays (ou “mercredis blancs”). Cette protestation dans la durée a porté ses fruits. En effet, la police iranienne a annoncé le 28 décembre qu’un « voile mal porté » ne serait plus passible de prison, mais seulement d’une réprimande.
    L’autre leçon à retenir de cette image ; l’emballement médiatique en Europe et en Occident. La femme du cliché a d’abord été présentée comme la nouvelle figure forte des manifestations, sans preuves à l’appui. Le mouvement a trop vite été qualifié de « révolution visant le régime », alors que dans la bouche des Iraniens on l’a appelé « révolution des œufs », en référence à l’augmentation du prix des œufs, l’une des étincelles à cette révolte.

 

  • Le président Rohani en sort grandit
    La première grande victoire de Hassan Rohani est de ne pas avoir céder à la tentation de la force extrême pour réprimer le mouvement. Un bain de sang comme en 2009 aurait terni son image de président modéré en Iran et dans le monde.
    Hassan Rohani sort également grandit de cette crise, principalement déclenchée par les soutiens traditionnels du Guide Suprême Ali Khamenei et des conservateurs en général pour des motifs économiques. En effet, malgré l’accord nucléaire, le pays peine à s’ouvrir en raison de la résistance des conservateurs. Les sanctions fragilisent toujours la faible croissance du pays. « Aucun de nos responsables n’est infaillible et toute autorité peut être critiquée », a affirmé Rohani, sous-entendant que même le chef religieux du pays pouvait être remis en cause. Dans un mouvement qui rappelle la politique de perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev, le président iranien s’est dit favorable à « un espace pour la critique » dans la société iranienne. Certes il aura cherché par-là à calmer le jeu et faire descendre la pression de la rue. Mais cela pourrait déboucher sur une critique plus large du régime des mollahs. En attendant, la “Révolution des oeufs” de 2017 restera un énième soulèvement pour rien dans la République islamique. L’éventualité d’un prochain mouvement de contestation dépendra en grande partie de la capacité du régime iranien à sortir du système des sanctions internationales et de retrouver une croissance économique durable.

Noé Hochet-Bodin


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