Daesh peut-il faire de l’Afghanistan la nouvelle Syrie ?

Alors que Daech a perdu son califat en Irak et en Syrie, l’organisation djihadiste recentre ses activités en Afghanistan. Des combattants, dont des Français venus de Syrie, y ont déjà installé des bases. 

La semaine dernière, trois djihadistes français ont été tués en Afghanistan par l’armée, au cours d’une opération soutenue par l’OTAN dans le Nord du pays, selon une information de la BBC. Ce sont les premiers combattants français de Daesh tués sur le sol afghan.


Depuis deux ans, l’implantation de l’Organisation Etat Islamique (OEI) en Afghanistan pose question. Le califat de Daesh peut-il renaître ailleurs qu’en Irak et en Syrie ? Ou l’organisation djihadiste va-t-elle achever sa mutation vers une idéologie transnationale déterritorialisée ? Force est de constater que dans certaines régions du monde, l’OEI reste présent. Il peut pour cela s’appuyer sur ses “franchises”, appelées wilayas en arabe, des groupes djihadistes qui lui ont prêté allégeance, comme en Afghanistan. Entraînés et bien implantés, ces filiales djihadistes pourraient constituer l’avenir de l’Etat islamique.

Des alliances possibles avec les talibans 

La présence de l’OEI en Afghanistan date de fin 2014, même si les liens sont antérieurs puisqu’Al-Qaïda y a vu le jour. A l’époque, toutes les planètes s’alignent. Pendant l’été, Abou Bakr al-Baghdadi a proclamé le califat de l’Etat islamique en Irak, qui appelle les organisations islamistes à lui obéir partout dans le monde. Au Pakistan, le gouvernement entame des négociations avec les talibans pakistanais : les milices les plus radicales et les moins disposées à poser les armes se tournent vers l’OEI. Des cellules affiliées à Daesh s’implantent officiellement début 2015 dans l’Est et le Sud de l’Afghanistan, la région frontalière du Pakistan. Une implantation encore facilitée par le retrait des troupes de l’OTAN, la même année.

Si une partie des talibans avait rejoint l’OEI en 2015, la majorité les ont combattus, voyant en eux une forme de rivalité. Chassés dans un premier temps par les talibans et les forces gouvernementales, les combattants afghans de l’EI parviennent fin 2016 à contrôler une large bande de territoire à la frontière afghano-pakistanaise. Le groupe s’empare notamment de la zone montagneuse symbolique de Tora Bora, l’ancien repaire d’Oussama Ben Laden. Mais au mois d’août, une alliance avec les talibans est née au nord du pays pour attaquer le village de Mirza Olong. Les talibans tentaient de s’implanter dans cette province contrôlée par les milices hazaras depuis deux ans ; avec l’aide des membres de l’OEI, ils y sont parvenus. 

Washington impuissant à contenir Daesh ?

Les Etats-Unis ont lancé en avril leur plus grosse bombe conventionnelle, surnommée “mère de toutes les bombes”, sur le district d’Achin, dans la province de Nangarhar, à l’Est du pays. Objectif affiché, exterminer les djihadistes de l’Etat islamique avant la fin 2017. Huit mois plus tard, ces derniers continuent d’y mener des attaques sanglantes. La dernière en date, le 25 décembre, a fait six morts près d’un bureau du renseignement afghan à Kaboul. Ce n’est pas un cas isolé : en juillet dernier, un attentat à la voiture piégée revendiqué par l’organisation djihadiste avait fait 24 morts dans le quartier chiite de la capitale. Comme en Irak, en visant systématiquement la minorité chiite hazara, des turco-mongols qui représentent la troisième ethnie du pays, Daesh attise les tensions inter-communautaires.

L’OEI est donc toujours capable d’atteindre la capitale afghane, même si selon les autorités américaines, le nombre de combattants affiliés est passé de 3.000 à environ 700. Mais ils pourrait rapidement se multiplier. En mars, 120 combattants afghans de Daesh en Syrie et en Irak sont rentrés au pays. On sait également que les 1500 djihadistes ouzbeks qui se battaient en Syrie pourraient s’implanter en Afghanistan avec la chute du califat. Mi-novembre, des djihadistes venus de Syrie ont rejoint les rangs afghans de l’Etat islamique, dans la province de Jowzjan. Parmi eux, des Tchétchènes, des Ouzbeks, des Tadjiks mais aussi des Algériens et des Français. Ils étaient accompagnés de femmes. Daesh souhaite faire de cette province du Nord du pays une base-arrière d’entraînement de ses combattants étrangers. Deux français, surnommés “les ingénieurs”, semblent être venus diriger l’exploitation de mines d’uranium et de pierres précieuses, croit savoir la BBC. 

Une wilaya bien dotée

Comment expliquer cette résilience? Le terrain afghan présente plusieurs avantages. Les reliefs montagneux de l’Est du pays se prêtent aux guérillas. Par ailleurs, selon des chefs militaires afghans cités par Le Figaro, les combattants des cellules de l’Etat islamique, regroupés à la frontière avec le Pakistan, bénéficieraient de complicités à Islamabad pour s’approvisionner en armes. La franchise tirerait également une part significative de ses revenus du contrôle du marché de la drogue.

L’investissement de la “maison-mère” dans sa filiale afghane n’est pas non plus étranger à la résistance de cette franchise. Dans des bases de l’OEI à Achin, les autorités ont trouvé des documents, envoyés d’Irak par mail, détaillant des techniques d’embrigadement et de combat contre les forces afghanes. Début 2016, elles ont arrêté un homme d’affaire accusé d’avoir joué les intermédiaires pour transmettre un million de dollars au chef de local de l’OEI, Hafiz Saeed Khan. Certes, Daesh a perdu près de la moitié de ses revenus entre 214 et 2016. Mais la perte de son bastion irako-syrien va sans doute déclencher un redéploiement de ses ressources financières, dont pourrait bénéficier la filière afghane.

Mahaut Landaz