Ahed Tamimi, l’énième bataille des images

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Arrêtée pour avoir giflé un soldat israélien, la jeune Palestinienne Ahed Tamimi est érigée en symbole de la résistance. Côté israélien, on l’accuse de provocation et de propagande. Retour sur le dernier épisode de la guerre des images à laquelle se livrent Palestiniens et Israéliens.

1. Deux jeunes filles face à deux soldats en uniforme kaki, fusil à l’épaule. Elles font deux têtes de moins qu’eux, mais elles leur font face. L’une d’elles, les cheveux blonds vénitiens, pousse l’un des hommes en armes. Elle veut qu’ils quittent son perron. Tsahal, l’armée israélienne, a déjà tiré une balle en caoutchouc dans la tête d’un de ses cousins la veille. Les soldats ne bougent pas. Elle leur donne des coups de pied, les pousse, leur met des claques. Sa mère s’interpose et les soldats décampent. La scène se tient à Nabi Saleh, un village palestinien proche de Ramallah, la capitale de l’Autorité palestinienne en Cisjordanie occupée.

2. Deux soldats israéliens se tiennent immobiles devant une maison arabe. Deux jeunes filles les agressent. Elles crient en arabe, gesticulent, les bousculent. Les soldats sont impassibles devant leurs provocations, repoussent à peine les gamines quand l’une d’elles leur gifle le visage. C’est une activiste connue, une adolescente qui médiatise ses coups d’éclat pour décrédibiliser l’action de Tsahal. La mère d’une des jeunes filles éloigne les soldats, sans pouvoir calmer la furie de l’adolescente. La scène se tient à Nabi Saleh, près de l’implantation Halamish, en Judée-Samarie.

Deux versions pour la même scène, filmée le 15 décembre dernier. Deux résumés des types de récits édictés côté « pro-palestinien » et côté « pro-israélien ». Chaque mot choisi a son importance, de l’appellation des lieux (Cisjordanie ou Judée-Samarie ?), du sujet de la phrase (la première faute revient aux jeunes filles ou aux soldats ?), ou de l’utilisation même du mot « palestinien », auquel les Israéliens préfèrent substituer le mot « arabe » plus générique, moins porteur d’une identité ancrée dans le sol. Comme toute image, cette vidéo n’est rien sans l’interprétation qui en est faite. Et des deux côtés du Mur, elle sert d’argument pour conforter sa propre position : l’autre agresse, je ne fais que me défendre.

 L’activisme anti-occupation, une affaire de famille

Ce sont bien deux soldats de l’armée israélienne qu’on voit à l’écran. Ils effectuent une mission de reconnaissance dans le village palestinien de Nabi Saleh, en Cisjordanie occupée (territoire auquel les autorités israéliennes font référence sous le nom biblique de Judée-Samarie). L’incident se déroule en marge des manifestations qui ont éclaté en Cisjordanie après la décision américaine de reconnaître Jérusalem comme capitale de l’État hébreu. À ce moment, les autorités israéliennes craignent que les manifestations ne dégénèrent et ne donnent naissance à une nouvelle Intifada (soulèvement en arabe).

La jeune fille blonde s’appelle Ahed Tamimi, elle a 17 ans. Elle est accompagnée de sa cousine Nour Naji Tamimi, 21 ans, et rejointe par sa mère. La famille Tamimi est réputée comme une famille d’activistes engagés dans la résistance non-violente. Et le village de Nabi Saleh est connu pour ses manifestations régulières contre l’occupation. Ahed n’en est pas à son premier acte de ce que les Palestiniens appellent de la résistance, et que les Israéliens, dans ce genre de cas, qualifient de provocation.

En 2015, elle apparaît sur une photo au milieu d’autres femmes qui tirent un soldat israélien par le bras pour lui faire lâcher prise d’un enfant palestinien le bras dans le plâtre. Il s’agissait de son petit frère.

Ahed Tamimi, à gauche, en 2015. Avec d’autres femmes de sa famille, elle essaie de faire une prise à un soldat israélien, qui maintient son frère au sol. © Abbas Momani, AFP

Trois ans plus tôt, âgée d’alors 11 ans, Ahed Tamimi tenait déjà tête à des soldats israéliens. Sur cette vidéo, elle brandit son poing à la figure de l’un d’eux. Elle avait alors été reçue par Recep Tayyip Erdogan, Premier ministre turc à l’époque.

Icône de la résistance, ou provocatrice manipulée ?

La vidéo du 15 décembre a été vue plus de trois millions de fois sur Facebook, et a été reprise des centaines de fois sur Youtube. Dans la nuit du 19 au 20 décembre, vers 3 heures du matin, des soldats israéliens font une rafle chez les Tamimi. D’après Bassem le père d’Ahed, ils étaient près d’une trentaine. Ils auraient arrêté l’adolescente sans donner donner de raisons précises sur le moment. Un porte-parole de l’armée expliquera plus tard qu’Ahed est « suspectée d’avoir agressé un soldat israélien » ainsi que d’avoir pris part à une « manifestation violente » où des Palestiniens auraient jeté des pierres sur les hommes de Tsahal. Si ses parents avaient déjà été arrêtés à de nombreuses reprises, c’est la première fois qu’Ahed Tamimi est placée en garde à vue. Elle risque jusqu’à 7 ans de prison.

Sur Internet, les partisans de la cause palestinienne ont lancé des pétitions pour demander la libération de l’adolescente, avec le mot-dièse #FreeAhed. Pour eux, la vidéo, et surtout l’arrestation d’Ahed Tamimi prouvent la disproportionnalité de la situation dans les territoires occupés. Les défenseurs d’Israël eux, appellent l’adolescente « Shirley temper » (en référence à l’actrice américaine Shirley Temple, connue comme une « enfant-star ») et l’accusent de faire de la propagande anti-israélienne. La vidéo où elle gifle un soldat a été très commentée en Israël. À gauche, on salue la retenue des soldats, et à droite, on leur reproche de s’être laissés humiliés. Un porte-parole de l’armée a estimé qu’ils avaient « agi avec professionalisme » et pour Avigdor Lieberman, le ministre de la Défense, cette vidéo prouverait que Tsahal est l’armée « la plus humaine qui existe ».

Ahed Tamimi est aussi suspectée d’être instrumentalisée par le clan Tamimi. Une blonde aux yeux bleus, courageuse, qui défie l’armée israélienne du haut de son mètre soixante… C’en serait presque cliché. Une telle analyse néglige pourtant qu’en Cisjordanie, l’image est la seule arme qui reste aux Palestiniens. L’accès aux armes leur est interdit, leur territoire est morcelé, et aucune force politique n’est plus vraiment capable de les rassembler. La guerre des images s’est intensifiée au cours des dernières années, avec l’accès croissant des Palestiniens à internet. Pendant la guerre de Gaza de 2014, les Gazaouis inondaient les réseaux sociaux d’images et de vidéos documentant leur quotidien sous blocus et les attaques israéliennes. La vidéo de la gifle d’Ahed Tamimi est un épisode de plus de cette bataille de la communication, où chaque photo, chaque vidéo est décortiquée côté israélien et côté palestinien pour légitimer sa propre version de l’histoire.

Lou Kisiela


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