Comment les Émirats mettent la main sur la Corne de l’Afrique

Les Émirats arabes unis (EAU) doivent gérer deux crises dans le Golfe aux côtés de l’Arabie saoudite : le blocus contre le Qatar et la guerre au Yémen. Pour cela, ils nouent des alliances de circonstance et s’implantent sur les bords de la mer Rouge. C’est dernièrement sur le Somaliland que les Émiratis ont jeté leur dévolu.

En novembre dernier, s’est tenue une élection présidentielle dans ce territoire qui n’est pas reconnu comme un État par la communauté internationale. Les 4 millions d’habitants du Somaliland se sont pressés dans les bureaux de vote d’Hargeisa, la capitale, et des autres villes du pays. Muse Bihi Abdi est devenu le quatrième président de la république autoproclamée depuis 1993. Une aubaine pour les Émiratis.

La République du Somaliland est un petit territoire de la Corne de l’Afrique. La population est estimée à 4 millions d’habitants. // Wikimedia commons

Bihi Abdi est le candidat pro-Golfe. Cet ancien officier de l’armée de l’air somalienne a annoncé le lendemain de son élection la construction d’une nouvelle base navale émiratie dans le port de Barbera. Le nouveau président de ce pays est pétri d’admiration pour les EAU et « veut adopter les mêmes pratiques pour élever son propre pays », selon l’un des membres du parti au pouvoir.

Barbera, nouvelle concession émiratie

Le port de Barbera, le premier du Somaliland, est le poumon économique du territoire, même si les 32 000 containers qui y transitent ne font pas concurrence aux ports érythréens et djiboutiens. Ou plutôt, pas encore. Car Barbera a pris soudainement des teintes rouge, vert, noire et blanche, les couleurs émiraties. Ici, l’économie se cantonne principalement à l’exportation de bétail à destination de l’Arabie saoudite.

Mais le commerce devrait bientôt exploser. Un accord a été signé entre le gouvernement et World Ports Dubaï pour agrandir et gérer le port pendant 25 ans. Dans la foulée, les accords se sont succédé. D’abord l’exploitation pendant 25 ans d’un terrain de 40km² pour stationner les troupes émiraties, en échange d’une formation pour les soldats du Somaliland. Puis, en avril dernier, les deux parties ont signé un contrat de 90 millions de dollars pour permettre aux EAU de construire une base navale, « uniquement destinée aux activités militaires ». Un complexe situé au cœur des opérations maritimes émiraties ; le blocus des ports yéménites et la surveillance du détroit de Bab-el-Manbed.

Mais les membres de la coalition saoudienne n’ont pas attendu 2017 pour investir la Corne de l’Afrique. Ils se sont tournés vers la région dès 2015, l’année de la guerre au Yémen. Les Saoudiens ont ouvert une base navale à Djibouti cette année-là, tout comme les Émirats à Assab en Érythrée. Dubaï a procédé de la même façon, en promettant de moderniser le port d’Assab, afin d’obtenir la concession d’un espace militaire pour une durée de 30 ans.

L’investissement émirati sur le Somaliland froisse les voisins régionaux, à commencer par l’Éthiopie, privée elle-même d’accès à la mer. Djibouti, qui dispose d’un port dix fois plus grand et surtout de troupes françaises et chinoises sur son sol, voit d’un mauvais œil cette nouvelle attirance vers le Somaliland, un territoire où il est certes difficile de commercer mais où la stabilité politique est à toute épreuve.

C’est bien d’ailleurs ce qu’attend le Somaliland en échange de son accueil généreux aux Émiraties. En perpétuelle course pour être reconnu par la communauté internationale, le territoire mise sur un appui émirati, qui lui donnerait une légitimité supplémentaire. Dernière preuve de son alliance (ou quasi allégeance) aux membres de la coalition saoudienne, le Somaliland s’est officiellement déclaré solidaire des pays du Golfe dans leur croisade contre le Qatar, qu’ils accusent de « soutenir le terrorisme ».

Noé Hochet-Bodin