“Une histoire du jihad en France” : retour à la genèse d’un phénomène qui dépasse l’actualité

Si l’Organisation État islamique est devenue un réel sujet de préoccupation en France très récemment avec les attentats qui ont frappé l’hexagone depuis 2015, le phénomène jihadiste est, lui, bien plus ancien. Le chercheur et spécialiste des mouvements jihadistes Romain Caillet et le journaliste Pierre Puchot sont revenus, dans leur livre « Une histoire du jihad en France », aux sources de cette véritable idéologie destructrice qui a profité des dysfonctionnements sociétaux français pour s’y propager. 

Les frères Kouachi, Abdelhamid Abaaoud ou encore Mohamed Merah… Autant de noms qui ont marqué l’actualité. Des noms, qui font partie de l’histoire du jihad en France. Une histoire qui, contrairement à ce que la proximité temporelle des attentats peut laisser croire, remonte à plusieurs décennies. Selon les auteurs du livre Une histoire du jihad en France, Romain Caillet et Pierre Puchot, le jihad est un processus qui a démarré à la fin des années 1980. Si l’on veut remonter à la base de ce phénomène, tout commence il y a 30 ans, bien avant l’apparition de Organisation État Islamique (OEI) ou encore d’Al-Qaïda. C’est le GIA (groupe islamique armé) en Algérie qui a semé les premières graines de cette idéologie dévastatrice. Les terroristes d’hier sont d’ailleurs devenus les formateurs de ceux d’aujourd’hui, que ce soit sur le terrain, ou encore, indirectement en tant que référents idéologiques.

Ce sont ces gens, qui ne se sont pas laissés guidés par l’effet de mode dont a bénéficié l’OEI après la proclamation du califat, mais qui ont construit, depuis plus de dix ans, leur idéologie, qu’ont interrogés Romain Caillet et Pierre Puchot. C’est un des points, avec toute la perspective historique, qui vient faire de ce livre, une véritable référence. Car même si certains journalistes comme David Thomson ont publié des séries d’entretiens avec des jihadistes, ils restaient dans la temporalité de l’actualité chaude, du « hard news ».

Dans ce livre, Romain Caillet et Pierre Puchot mêlent les enquêtes aux entretiens et établissent une distance qui permet d’analyser plus sereinement le phénomène. Une chose qui, selon eux, n’est d’ailleurs pas faite par les dirigeants des pays qui luttent contre le jihadisme et se cantonnent à vouloir éradiquer l’OEI, qui, finalement, n’est qu’une matérialisation ponctuelle de l’idéologie jihadiste… Une matérialisation parmi d’autres.

Le jihadisme français : un jihadisme à part entière

Le titre du livre est tout sauf anodin. Il vient singulariser le jihadisme et le jihadiste français. Ce qui le différencie, par exemple, du jihadisme britannique, c’est la haine de la société française. Non pas « pour ce qu’elle est », dans le sens où elle représenterait notamment la liberté, ce que répètent incessamment les femmes et hommes politiques ; mais plutôt pour tous ses dysfonctionnements. C’est là-dessus que les deux auteurs insistent très fortement. Et pour eux, les causes de cette haine cultivée par ces jihadistes français sont multiples :

  • Le climat islamophobe en France (un argument fort de la propagande des jihadistes français qui essayent de convaincre les « musulmans ordinaires » de les rejoindre, en s’appuyant sur ce climat).
  • Une sociologie propre à l’histoire migratoire française, avec des individus qui ont hérité d’un islam traditionnel de par leurs origines ; un islam qu’ils n’ont plus compris.
  • Une politique internationale française hypocrite. Pour illustrer cela, les auteurs prennent l’exemple de la France qui soutient Abdel Fattah al-Sissi, le chef d’État égyptien, qui a pris le pouvoir grâce à un coup d’état militaire contre Mohamed Morsi (frère musulman) élu démocratiquement à la suite des soulèvements du printemps arabe. Selon eux, ce soutien français vient compléter l’atmosphère islamophobe française. Car la France se définit comme un exemple avec son modèle démocratique, et pourtant, de l’autre côté, elle soutient un régime extrêmement autoritaire et lui vend des armes, tout en n’ayant jamais contesté le fait qu’Al-Sissi a renversé une démocratie avec les armes. Une dichotomie qui, selon les auteurs, alimente la propagande des jihadistes français.
  • À côté de cela, les réalités propres à la France, sur le plan politique. Selon les auteurs, la France a marginalisé des individus dans certains territoires (notamment les banlieues), et en a fait des étrangers sur leur propre territoire. Des individus qui ont décidé de se retourner contre leur pays et ce qu’il représente sur le plan idéologique (le capitalisme est souvent dénoncé par exemple).

Une référence dans la littérature qui traite du jihadisme

Différents facteurs, endogènes, exogènes, historiques, politiques ou encore sociaux sont abordés dans cet ouvrage. Des éléments qui font du jihadisme français un phénomène à part. Un phénomène qu’il faut traiter en prenant de la distance avec l’émotion que peuvent susciter les attentats. Car non, expliquer, ce n’est pas vouloir excuser. Ce livre est une référence, fondamentale, à la compréhension de cette idéologie qui, malgré les victoires sur le plan militaire, est loin d’être au crépuscule de sa vie.

Simple à lire malgré l’analyse pointue de Romain Caillet et Pierre Puchot, l’ouvrage vous donne les clés pour approfondir votre réflexion sur le jihad. Si vous êtes intéressés par cette thématique, ce livre est une solide base sur laquelle vous pourrez vous appuyer.

Malik Miktar


 

Livre : Une histoire du jihad en France ; Romain Caillet et Pierre Puchot ; édité chez Stock ; 19,50 euros.