Après la chute de Raqqa, la fin de Daesh ?

Après la libération le 18 octobre dernier de Raqqa, fief syrien de lOrganisation État islamique (OEI), le groupe djihadiste est proche de disparaître en Syrie et en Irak. Pourtant, son idéologie est loin de péricliter, notamment par sa diffusion importante sur les réseaux sociaux.

Une ville fantôme, détruite, ravagée par les bombardements et les affrontements entre les djihadistes et les soldats de la coalition internationale. Un champ de ruines. Trois semaines après sa libération le 18 octobre, Raqqa, la capitale syrienne de l’Organisation État islamique , est un charnier à ciel ouvert, un mouroir que les rescapés cherchent à fuir. La défaite du groupe djihadiste, la reddition des 275 soldats du califat, et l’avancée décisive de la coalition menée par les Etats-Unis vers les derniers bastions des hommes au drapeau noir ont laissé Raqqa meurtrie et décimée.

Après Mossoul en Irak, le symbole de « Daesh » (acronyme arabe de l’OEI) en Syrie est tombé à son tour. Alors que l’OEI ne contrôle plus que 6% de la Syrie et de l’Irak (dans la vallée de l’Euphrate), les chefs d’État, dont Emmanuel Macron, s’accordent sur la fin prochaine de l’organisation djihadiste. Mais est-ce réellement le cas ?

Une idéologie désormais virtuelle

Pour Hasna Hussein*, chercheuse à l’université de Toulouse Jean-Jaurès, qui travaille sur la propagande djihadiste, « nous avons gagné sur le terrain, mais nous avons échoué dans la conquête des esprits. C’est dans les espaces virtuels que cette idéologie opère le plus. Les réseaux sociaux représentent désormais le moyen ultime pour recruter de nouveaux sympathisants. »

Selon la chercheuse, l’idéologie djihadiste est désormais si diffuse sur internet que la disparition territoriale de Daesh ne signifie en rien sa fin. L’idéologie va se répandre. Seule solution : un « contre-discours »« Il faut une stratégie de communication avec des coopérations a l’échelle internationale afin de  produire des discours alternatifs dans l’espace virtuel qui s’adresse au monde entier et notamment aux jeunes. »

Une renaissance off-shore de l’EI

Après la débâcle au Proche-Orient, l’Organisation État islamique pourrait donc renaître dans d’autres endroits du monde, hors de sa zone d’influence habituelle, où la propagande du groupe proclame d’autres califats, comme aux Philippines. « Cette idéologie a toujours fonctionné avec la logique off-shore : avec la création d’une multitudes de “califats”. C’est une idéologie qui s’aligne sur des règles du 7e siècle mais qui agit dans une logique pragmatique et avec des outils du 21e siècle. Aujourd’hui, la communication de l’EI se fait notamment autour du nouveau califat à Marawi (Philippines). »

Pour la chercheuse, la force de l’EI réside dans la volonté de déconcentration de son action, et la liberté de manoeuvre dont disposent ceux qui ont fait allégeance au califat d’Abou Bakr al-Baghdadi. « Il y a eu toujours une forme de décentralisation dans la gestion de l’EI notamment dans les périodes glorieuses de Raqqa et de Mossoul. C’est un point fort de ce groupe terroriste. Les leaders donnent les grandes lignes à respecter, laissant aux djihadistes une marge de manoeuvre. »

Le spectre de l’Irak post-Saddam Hussein

Si l’idéologie devrait encore largement se propager virtuellement, quel avenir au sol, en Syrie et Irak, pour les djihadistes survivants et les civils, une fois la coalition partie ? « Les choses vont empirer en Syrie. Comme en Irak après l’invasion américaine en 2003 et même après le départ des troupes américaines en décembre 2011. Les conflits et tensions internes se sont intensifiés avec la montée en puissance des groupes et milices armés qui opèrent sur le terrain. D’ailleurs, l’Etat islamique en Irak a été crée dans ce contexte en 2006. Et l’État irakien a toujours du mal à s’affirmer. Dans le contexte syrien, je crains le pire. Le régime est largement contesté par la population syrienne. La fin de la mission de la coalition ne veut pas dire l’ éradication de l’EI ni des autres groupes djihadistes qui partagent la même idéologie que l’EI », poursuit la chercheuse. 

Loin de régler le problème du terrorisme islamique, l’intervention armée de la coalition pourrait avoir l’effet inverse : renforcer la défiance vis-à-vis des occidentaux. « Près de 500 000 victimes de cette guerre, l’état de destruction de certaines régions du pays, le déchirement au sein de la population,  plus de cinq millions de réfugiés syriens répartis dans le monde… Tout cela va renforcer la “haine de l’Occident” qui a toujours été un moteur mobilisateur dans les actes terroristes. », analyse-t-elle.

Depuis l’assaut sur Raqqa, les attaques djihadistes n’ont pas diminué dans le monde : le 14 octobre, une attaque au camion-piégé imputé au groupe Al-Shabab (affilié à Al-Qaida) a fait 358 morts en Somalie. Le 31 octobre, un Ouzbek affilié à l’Etat Islamique a foncé sur la foule à Manhattan, faisant 8 morts et 11 blessés. « L’idée médiatisée des régimes syriens et américains de combattre le terrorisme, ce sont des enjeux géostratégiques et politiques. Quel est le bilan ? Cela a-t’il contribué à baisser le niveau du terrorisme ? En fin de compte, on n’a pas diminué les actes terroristes dans le monde. Il y a toujours un endroit où ils vont aller. », conclut Hasna Hussein.

* : Hasna Hussein est chercheuse à l’université de Toulouse Jean-Jaurès. Elle est sociologue des médias et du genre, et travaille actuellement sur la propagande djihadiste et le contre-discours radical. Elle est également coordinatrice du projet européen sur la prévention de la radicalisation (PRACTICIES).

Théo Gicquel