Les relations entre le Maroc et l’Algérie « sont limitées à leur plus simple expression »

 

Kader Abderrahim est maître de conférence à Science Po Paris, chercheur à l’Institut prospective et sécurité en Europe (ISPE). Il est spécialiste du Maghreb et de l’islamisme, auteur de Daesh, histoire enjeux pratiques de l’Organisation de l’État islamique (éditions Eyrolles).

 

Mondorient : Où en sont les relations bilatérales entre l’Algérie et le Maroc ?

Au point mort. Les relations entre les deux pays sont limitées à leur plus simple expression, c’est-à-dire qu’il y a un ambassadeur dans chaque pays. Nous avons une absence de confiance et de perspective, d’ailleurs la frontière entre le Maroc et l’Algérie est fermée. Malgré des convergences sur la langue, la culture, la géographie et les intérêts, les relations sont très limitées.

D’où vient cette opposition entre les deux pays ?

L’origine de la rupture se trouve en 1963, avec la guerre des Sables. Après l’indépendance de l’Algérie acquise en 1962, le roi Hassan II décide d’intervenir militairement pour tenter de reconquérir des villes qu’il considère marocaines. Pour l’Algérie, c’est une véritable rupture symbolique, le Maroc a été un pays allié dans le combat pour l’indépendance, une base arrière pour les combattants algériens. Les spécialistes de la région ne comprendront jamais la raison de l’intervention du Maroc, d’autant plus que l’acte constitutif de l’Organisation de l’union africaine est très clair : on ne touche pas aux frontières héritées de la colonisation quand bien même elles étaient avantageuses pour l’Algérie. Les Marocains se sont toujours sentis vis-à-vis de l’Algérie moins bien traités par la France.

Qu’en est-il du Sahara Occidental ?

La question du Sahara est le nœud gordien de l’opposition entre les deux pays, c’est un dossier bloqué. Ni la France, ni l’Union européenne, ni les États-Unis ne veulent adopter ouvertement une position favorable à l’un ou à l’autre. Tout le monde à admis l’idée selon laquelle les provinces sahariennes sont marocaines. Le fait établi provoque de facto une réalité politique et diplomatique : le Maroc a l’autorité sur ces provinces. Aujourd’hui évidemment, personne ne veut se mêler de cela pour tenter de parvenir à un accord. Les Marocains ont fait des propositions, mais on a beaucoup de mal à savoir ce que souhaitent les Algériens.

Comment la France se place face à ces deux pays ?

L’Algérie est dans une situation économique et institutionnelle inquiétante. On ne sait pas comment va se dérouler la succession d’Abdelaziz Bouteflika. Les intérêts de la France en terme de coopération culturelle, économique, militaire, de sécurité sont aujourd’hui plus importants au Maroc qu’en Algérie. Par exemple, il y a au Maroc 38 entreprises du CAC 40 qui sont installées. L’Algérie de son côté est un pays très difficile à pénétrer pour les entreprises françaises.

A Bni Drar, ville marocaine près de la frontière algérienne, les produits algériens de contrebande comme les dattes inondent les marchés. (Crédits : Benjamin Delille)

Est-ce une stratégie du Maroc de s’ouvrir au continent africain face à son concurrent algérien (réintégration à l’Union africaine, visites officielles) ?

Il y a beaucoup d’habileté, une stratégie de redéploiement de la diplomatie et des intérêts marocains sur le continent africain. Les Marocains considèrent que le Maghreb est bloqué, mais il faut répondre au phénomène de la mondialisation. Ils cherchent des débouchés pour leur savoir-faire technologique et financier. Depuis quinze ans, l’Afrique est une zone privilégiée de la diplomatie marocaine. Parallèlement, le Maroc a mené une réflexion stratégique pour les 50 ans qui viennent. Pour la première fois de l’histoire du pays, les relations avec la Russie et la Chine sont soutenues. Hassan II n’était jamais allé en Chine, son fils Mohamed IV s’y est déjà rendu deux fois. En quelques années, la Chine est devenue le deuxième partenaire commercial du Maroc, alors que depuis dix ans, Pékin est le premier partenaire économique et commercial de l’Algérie.

Peut-on envisager un réchauffement des relations entre les deux pays quand viendra la succession d’Abdelaziz Bouteflika ?

Il n’y a pas grande chose à attendre. Le successeur de Bouteflika appliquera la même diplomatie et la même politique vis-à-vis du Maroc. L’Algérie en grande difficulté à besoin de garder une tension minimale pour justifier sa diplomatie et sa politique intérieure. Tout récemment, le ministre algérien des Affaires étrangères a déclaré que le Maroc blanchissait l’argent de la drogue sur le continent africain, des propos assez irresponsables de la part d’un diplomate chevronné. Difficile de comprendre ce dérapage si ce n’est pour occulter la situation intérieure algérienne.

 

Propos recueillis par Madjid Khiat