La Russie, nouvelle place-forte du Moyen-Orient

Depuis l’intervention en Syrie en septembre 2015, la Russie opère un retour au premier plan sur la scène géopolitique au Moyen-Orient. Omniprésence diplomatique et militaire en Syrie, soutien au maréchal Haftar en Libye, défense de l’accord sur le nucléaire iranien et coopération économique avec l’Algérie et le Maroc, la Russie de Poutine est partout. Avec une stratégie : la Realpolitik.  

Les deux hommes posent devant les photographes pour une visite historique. Côte à côte, le roi Salmane d’Arabie saoudite et le président russe Vladimir Poutine. Pour la première fois, un roi saoudien est en visite officielle à Moscou. Au programme de cette rencontre : la signature d’accords de coopération dans les secteurs de l’énergie et de l’armement. Mais surtout, des négociations pour la livraison de systèmes de missiles russes S-400 à Riyad. Moscou, allié indéfectible du régime syrien et de l’Iran, armerait les ennemis de ses amis ?

La stratégie du Kremlin est simple. Il faut parler à tout le monde, être partout, pour devenir le faiseur de roi au Moyen-Orient.  « Pragmatique, la politique étrangère russe au Moyen-Orient se définit par une stratégie de Realpolitik plutôt que par une politique idéologique », analyse l’auteur de « Les relations entre Téhéran et Moscou depuis 1979 » Clément Therme.

Le roi Salmane et Vladimir Poutine en 2015. // (Crédits : Wikimedia Commons)

Avec la place de leader du Moyen-Orient laissée vacante par les États-Unis, la Russie peut appliquer sa Realpolitik sur le théâtre syrien. En septembre 2015, Vladimir Poutine lance une opération d’envergure pour sauver le régime de Bachar al-Assad. Au passage, Moscou en profite pour rénover son installation navale de Tartous dans l’ouest de la Syrie datant de 1971. Deux ans plus tard, Damas est en passe de remporter la guerre civile grâce au soutien Irano-russe. Dans son blog, l’historien Michel Goya estime le coût d’emploi des forces russes engagées à 3 millions d’euros par jour. Pour lui : « Au regard des résultats obtenus, il est incontestable que les Russes ont une productivité opérationnelle (le rapport entre les moyens engagés et leurs effets stratégique ) très supérieure à celle des Américains ou des Français. »

En plus des opérations militaires, les Russes s’attellent à régler le conflit syrien sur le plan diplomatique. Exit les négociations de Genève pilotée par les Nations Unies, Vladimir Poutine organise entre janvier et septembre 2017, six rounds de négociations à Astana au Kazakhstan. L’Iran, la Turquie et la Russie s’accordent, sans la présence des États-Unis. Le 4 mai, le texte signé instaure la création de « quatre zones de désescalade en Syrie ». Un premier pas vers l’arrêt des combats. En parallèle, le Kremlin signe à Amman en juillet dernier un accord de cessez-le-feu dans le sud de la Syrie avec les États-Unis.

L’équilibre des forces sur le nucléaire iranien

Alors qu’il a rencontré le roi Salmane à Moscou, Vladimir Poutine devrait se rendre prochainement en Iran, ennemi de l’Arabie saoudite. L’Iran est un allié de la Russie en Syrie. Interrogé sur RFI, Arnaud Dubien, directeur de l’Observatoire franco-russe à Moscou explique que : « Depuis les fondements de l’URSS, il y a un certain nombre de convergence avec l’Iran. […] Au début des relations commerciales, et aujourd’hui une coopération très étroite sur le terrain notamment en Syrie ».

La Russie est un soutien de poids également pour Téhéran sur le dossier du nucléaire iranien. Vendredi 13 octobre, Donald Trump a refusé de certifier la bonne application des engagements sur l’accord historique conclu en 2015. Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères a estimé de son côté que « ce programme est un des accomplissements les plus importants de la communauté internationale ».

Benjamin Netanyahou et Vladimir Poutine à Sotchi en août 2017. // (Crédits : DR)

Il juge que le comportement de Trump est « agressif et menaçant ».  La Russie ne lâchera pas son allié iranien.

Israël de son côté soutient Donald Trump face à son ennemi perse. Mais cela n’empêche pas Moscou d’avoir d’excellentes relations avec Tel-Aviv. Ainsi, selon des sources gouvernementales, les échanges commerciaux entre Israël et la Russie ont augmenté de 25 % cette année. En Syrie, les deux pays coopèrent de plus en plus, malgré le soutien russe au régime syrien.

Devenir incontournable en Libye

Les deux hommes forts de Libye, Fayez al-Sarraj et Khalifa Haftar, étaient le 25 juillet à la Celle-Saint-Cloud avec le président français Emmanuel Macron. Mais avant de se rendre en France pour négocier, les deux hommes étaient passés par Moscou à des dates différentes. Le chef du gouvernement libyen « d’union nationale » en visite en Russie en mars ne cachait pas son souhait : « Nous espérons que la Russie va jouer un rôle positif dans le règlement de la crise libyenne. » Le maréchal Haftar qui contrôle l’Ouest de la Libye reste le favori du Kremlin. Il a été reçu en Russie à plusieurs reprises entre 2016 et 2017.

En janvier, le maréchal Haftar s’affichait même sur le porte-avions Amiral-Kouznetsov en Méditerranée avec des responsables militaires russes. Selon le site middleeasteye.net, Moscou lui fournirait « des armes, chars, véhicules blindés, munitions et appareils sophistiqués de reconnaissance et d’écoute », par l’intermédiaire de l’Algérie. La puissance russe, incontournable jusqu’en Méditerranée.

Renforcer sa présence au Maghreb

Même le Maghreb n’échappe pas à la stratégie russe. En début de semaine, le Premier ministre Russe Dmitri Medvedev s’est rendu en Algérie puis au Maroc. Realpolitik oblige, Moscou accorde le même temps : deux jours à chacun de ces deux pays fâchés. Relancer des relations commerciales était le but de cette visite au Maghreb. À Alger, la Russie vend des armes et des centrales nucléaires. Rabat a signé des accords commerciaux sur les produits agricoles avec Moscou. Mais derrière cette visite, Dmitri Medvedev venait aussi tenter de vendre des armes au Maroc, historiquement allié et client des États-Unis.

Igor Delanoë, auteur de Russie. Les enjeux du retour au Moyen Orient analysait cette politique extérieure offensive sur RFI : « Le Moyen-Orient permet à la Russie de pallier un déclassement stratégique que nombre d’observateurs prévoient. »

Madjid Khiat