En Arabie saoudite, “la principale revendication est l’abolition du tutorat”

Clarence Rodriguez a passé douze ans en Arabie saoudite. Seule journaliste française permanente accréditée, elle a vu le pays évoluer et a témoigné dans de nombreux médias français. Son prochain livre, Arabie saoudite 3.0 (éditions Erick Bonnier) sort jeudi 12 octobre. Elle y raconte les attentes de la jeunesse saoudienne. Dans son épilogue, elle fait abstraction du réel et dépeint un pays où les femmes pourraient prendre le volant. Mais depuis le 26 septembre, la réalité a rejoint la fiction. Mohammed Ben Salman (dit MBS), héritier du trône, a poussé le roi a signé un décret autorisant les femmes à conduire. Le royaume wahhabite était le dernier pays au monde à refuser ce droit aux femmes. Si cela constitue une avancée pour les Saoudiennes, les revendications sont encore nombreuses dans ce pays très conservateur.

Mondorient : Est-ce que la décision d’autoriser les femmes à conduire vous a surprise ?

Non pas vraiment, je n’aurais pas pu deviner la date mais je savais que c’était imminent. Cela fait très longtemps qu’en Arabie saoudite les femmes se mobilisent pour avoir le droit de conduire. Tout a commencé en 1990, en pleine guerre du Golfe, quarante-sept femmes ont pris le volant, au péril de leur vie. Elles n’ont pu faire que 800 mètres avant de se faire arrêter mais la protestation était lancée. Vingt ans plus tard, en 2011, Manal al-Sharif et Madeha al-Ajrousha créént Women2Drive. En 2011, Manal al-Sharil a passé neuf jours en prison pour s’être filmé en train de conduire. En plein printemps arabe, cela a fait un tollé général. La même année, suite à l’autorisation faite aux femmes de voter aux élections municipales, j’ai fait un reportage avec Madeha al-Ajrousha. Elle fait partie des quarante-sept femmes qui ont manifesté en 1990. Elle s’est mise au volant dans son quartier, en plein cœur de Riyad. Elle explique alors qu’elle a 60 ans et qu’elle ne voudrait pas mourir avant d’avoir eu le droit de conduire. Mais très vite, on a été arrêté par la police religieuse, la Muttawa. On a passé plus de cinq heures en garde à vue et elle a perdu son travail. Ça a été un épisode très dur. Mais j’ai toujours cru que les femmes pourraient conduire. Avec la crise, depuis deux ans, je voyais que les femmes travaillaient de plus en plus. La conjoncture était favorable.

Pour quelles raisons avoir autorisé les femmes à conduire maintenant ?

Les raisons sont d’abord économiques. Avoir un chauffeur, ça coûte très cher, et les hommes travaillent de plus en plus donc ils n’ont plus de temps d’amener les femmes au travail, chez le médecin ou ailleurs. Avec la crise, les femmes travaillent plus qu’avant et elles ont donc besoin de conduire. C’est ensuite une question d’image. Depuis deux ans, l’Arabie saoudite est enkystée dans la guerre du Yémen et depuis juin dans la guerre diplomatique contre le Qatar. Il faut donc redorer l’image du pays. MBS doit apporter des gages à la communauté internationale. Il peut maintenant dire qu’il est le premier à permettre aux femmes de conduire.

Cela fait partie de son plan “Vision 2030” ?

Absolument. Il a pour ambition de faire muter le pays. Le but est de ne plus être dépendant de la manne pétrolière. Depuis deux ans, la baisse du prix du baril de pétrole a provoqué une importante baisse des finances et le royaume doit trouver d’autres moyens de faire vivre l’économie. Pour ce plan, MBS a besoin d’investisseurs internationaux, et pour cela il faut renvoyer une bien meilleure image. Comment voulez vous qu’un investisseur vienne en Arabie saoudite si c’est si compliqué d’y vivre ? Il est en train de chambouler beaucoup de choses et notamment les diktats religieux et le clergé saoudien. Il bouscule les mentalités des conservateurs mais il va y avoir un retour de bâton !

Pendant les douze années durant lesquelles vous avez vécu en Arabie saoudite, avez-vous senti les droits des femmes progresser ?

Oui, je trouve qu’en douze ans, j’ai pu voir l’évolution du pays en ce qui concerne les femmes, même s’il reste beaucoup de choses à faire. En Arabie saoudite, le droit de conduire n’était pas une priorité pour les femmes, leur principale revendication c’est l’abolition du tutorat. Les femmes ne sont jamais autonomes, à aucun moment de leur vie. Elles sont d’abord sous la tutelle de leur père, puis de leur mari et si elles sont veuves, de leur fils. Moi-même j’étais sous la tutelle de mon mari. Oui il y a des avancées mais pas de béatitude ! Ce n’est pas parce que les femmes peuvent conduire qu’elles vont le faire. Déjà ce n’est qu’en juin 2018 que le décret entrera en application. Ensuite il n’y a pas d’infrastructure, pas d’auto-école, il va falloir former des femmes instructrices, former la police féminine, donc la route est encore longue. Et puis évidemment, elles auront besoin de l’accord de leur tuteur pour passer leur permis. Malgré tout, j’ai vu des évolutions. Il ne faut pas oublier que c’est un pays récent, qui n’a pas 100 ans.

Est-ce que les femmes de la nouvelle génération sont militantes ?

Oui beaucoup, en tout cas pour celles qui ont eu des mères militantes. Après il faut dire que ce n’est pas une majorité de femmes qui sont militantes, qui veulent conduire, qui veulent abolir le tutorat… C’est une minorité mais qui entraîne les autres. Ce qui est important, c’est que les femmes aient le choix de faire ce qu’elles veulent.

Quelle est la marge de manœuvre des féministes ?

Les manifestations sont proscrites, il est normalement interdit de s’exprimer sur les réseaux sociaux mais certaines bravent cet interdit. Toutes les femmes qui j’ai rencontrées pour mes reportages ou mon livre précédent sont des femmes qui prennent d’énormes risques. Toutes celles qui ont conduit avant l’autorisation savaient qu’elles iraient en prison pour avoir osé affronter le pouvoir mais elles le font pour les autres. Les femmes qui l’ont fait en 1990, c’était pour la nouvelle génération. Revendiquer, quoi que ce soit, c’est prendre un risque. Après elles sont fines, brillantes, elles savent que si elles affrontent les hommes directement, de front, elles n’arriveront à rien.

En Arabie saoudite, les femmes sont plus diplômées que les hommes ?

Oui mais souvent elles ne travaillent pas ou arrêtent quand elles se marient. Elles sont diplômées dans tous les domaines : médical, commercial… Avec le permis de conduire, elles vont être plus présentes sur le marché du travail. Il y a beaucoup de jeunes qui vont étudier à l’étranger, et quand ils reviennent, ce sont eux qui font bouger les lignes.

Malgré ce décret, MBS est loin d’être un partisan de la cause des femmes ?

C’est grâce ou à cause de la crise économique que les femmes peuvent conduire et pas parce qu’il est devenu féministe. Après, il y a des hommes féministes en Arabie  saoudite. Quand il y a eu la manifestation pour l’abolition du tutorat, il y avait des hommes, des jeunes, derrière ce mouvement. La conduite, ce n’est qu’une première bataille, la revendication la plus importante c’est l’abolition du tutorat. Les femmes ont obtenu des avancées, elles peuvent faire certaines démarches sans leur tuteur : ouvrir un compte en banque, s’inscrire à l’université… mais ce n’est pas parce que c’est dans la loi que les hommes l’acceptent. La société reste profondément conservatrice.

Propos recueillis par Dune Froment