Référendum au Kurdistan : quatre fois où les Kurdes d’Irak ont cru à l’indépendance

Alors que le référendum pour l’indépendance au Kurdistan irakien doit avoir lieu aujourd’hui dans un contexte explosif, rien ne dit que cette consultation non contraignante débouchera sur une indépendance effective. Retour en arrière sur ces « moments historiques » où les Kurdes d’Irak ont cru accéder l’indépendance. 

Le président de la région autonome kurde d’Irak Massoud Barzani campe sur ses positions. Les Kurdes d’Irak iront déposer leur bulletin dans l’urne lundi, n’en déplaise au gouvernement irakien, aux partenaires américains et turcs ou au voisin iranien. Massoud Barzani l’a confirmé vendredi à Erbil, devant une foule électrisée à l’idée de toucher enfin son rêve de nation.

 

Les Kurdes ne sont toutefois pas à l’abri d’une déception. Sous réserve qu’il n’y ait pas d’annulation de dernière minute – une option qui reste plausible tant les responsables irakiens n’ont pas renoncé à convaincre Barzani, même une issue favorable à ce scrutin non contraignant serait loin d’entrainer une scission immédiate. Massoud Barzani a déjà temporisé en indiquant être « prêt à un dialogue sérieux avec Bagdad après le 25 septembre ». Une lutte amorcée il y a 71 ans, avec la création du Parti démocratique du Kurdistan (PDK), peut-elle se solder si rapidement ? L’histoire plaide au contraire pour la prudence. Retour sur quatre ces fois où les kurdes d’Irak ont cru à l’indépendance.

1970, les premiers espoirs

En 1970, Bagdad s’engage déjà sur l’autonomie du Kurdistan : l’accord signé cette année-là, à l’issue de neuf ans d’insurrection, prévoit la création d’une région kurde, dont les limites restaient à définir, dotée de sa propre armée. L’usage de la langue kurde doit y être autorisé dans l’administration et l’enseignement.

Mais les lendemains ont vite déchanté. Le recensement prévu dans le délai de six mois n’a pas eu lieu. Les négociations autour de Kirkouk, province pétrolière revendiquée par les kurdes où Bagdad menait une politique de peuplement arabe, échouent et les concessions annoncées quatre ans plus tôt sont annulées. Aujourd’hui encore, le « territoire disputé » de Kirkouk est au cœur du bras de fer pour les ressources pétrolières qui opposent depuis plusieurs années les deux camps.

1991, l’autonomie gâchée

Après la guerre du Golfe, la répression sanglante du régime et l’exode massif des Kurdes poussent les États-Unis à instaurer une zone d’exclusion aérienne. Les Kurdes élisent un parlement et un gouvernement régional, avec les deux principaux partis kurdes irakiens, l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) et le Parti démocratique du Kurdistan (PDK). Le chemin vers l’indépendance semble alors bien entamé.

Confinés dans une région autonome enclavée, privée de la région de Kirkouk et non viable économiquement, le PDK et le l’UPK se déchirent. Les deux administrations parallèles cohabitent au sein de la région autonome. Une lutte fratricide au cours de laquelle Massoud Barzani fait finalement appel à l’aide de Saddam Hussein. Un jeu d’alliance avec l’ennemi honni qui porte un coup au mouvement national.

2005, le retour en force déçu

L’année 2003 est celle du retour en grâce des Kurdes d’Irak. Après la chute de Saddam Hussein, la nouvelle Constitution reconnaît en 2005 l’autonomie du Kurdistan irakien et le leader de l’UPK, Jalal Talabani, devient le président du pays. Le gouvernement régional du Kurdistan (GRK) est inauguré l’année suivante.

« Les kurdes ont perdu leurs illusions » 

Les deux plus grandes villes de la région, Mossoul et Kirkouk, sont toutefois laissées en dehors de la région autonome, malgré une population à majorité kurde et un contrôle de fait : le référendum qui devait être organisé dans les territoires disputés pour que les populations décident de leur rattachement au Kurdistan n’aura jamais lieu. Les Kurdes ont alors « perdu toutes leurs illusions sur la possibilité d’un Irak uni, démocratique et inclusif », écrit Kendal Nezan, président de l’Institut Kurde de Paris.

2014, le référendum retardé par l’OEI

Le torchon brûle entre Massoud Barzani et le président irakien Nouri al-Maliki, à qui il reproche de traiter les kurdes « comme des sujets ». Dès janvier, Bagdad réduit les fonds qu’il alloue, conformément à la constitution, à la région autonome. Une décision perçue par l’administration de la région autonome comme « une déclaration de guerre ». En réponse, les kurdes exportent, via la Turquie, leur pétrole sur les marchés internationaux, suscitant l’ire de Bagdad. Massoud Barzani répète que si Nouri al-Maliki est reconduit pour un troisième mandat, il demandera au parlement régional d’organiser la tenue d’un référendum.

 

Un référendum qui inclurait la région de Kirkouk, reprise par les peshmergas à l’Organisation État Islamique (OEI) un mois plus tôt. Même après la prise de Mossoul par l’OEI, Massoud Barzani redit continuer d’envisager un scrutin d’indépendance « dans les mois à venir ». La guerre qui s’intensifie contre l’OEI avec notamment l’efficace implication militaire dans le nord de l’Irak du PKK concurrent, ajoutée aux pressions américaines et allemandes, a finalement raison du projet. Mais le rapport de force a changé. En première ligne contre l’OEI, les peshmergas ont désormais « suffisamment de ressources économiques et militaires pour faire pression : si les autorités centrales n’acceptent pas, ils menaceront de déclarer leur indépendance », prévient alors Kendal Nezan.

Mahaut Landaz