Venus d’Occident, ils aident les Irakiens face aux djihadistes

Que ce soit pour combattre, aider, soigner, reconstruire ou former, les volontaires venus d’Occident se succèdent en Syrie et en Irak. Ils peuvent représenter des forces armées, des ONG, des pays mais n’ont qu’un but en commun : réparer les dégâts matériels et humains causés par les djihadistes de l’Organisation État islamique (OEI).
Nous avons choisi de vous raconter l’histoire de Paul, ingénieur français qui répare des stations de traitement de l’eau à Tikrit et de Chris, médecin américain qui accompagne les forces spéciales dans la région de Mossoul.

Paul, l’ingénieur hydraulique à Tikrit

Ingénieur spécialisé dans l’environnement et dans la gestion de l’eau, Paul travaille dans un cabinet de consulting parisien. Fin 2016, un de ses amis lui fait passer cette offre : une ONG recherche un ingénieur qualifié pour aller remettre en état des usines de traitement de l’eau irakiennes, éprouvées par la guerre. Paul a déjà vécu plusieurs années dans le Golfe et veut s’engager dans une cause humanitaire, une cause « qui a du sens ». Lui qui « a toujours eu cette curiosité, cette envie de voir un pays en guerre » n’hésite pas longtemps. Il s’engage dans l’ONG et part pour six mois dans la région de Tikrit, entre Bagdad et Mossoul.

« En travaillant, j’entendais souvent le bruit des balles »

En janvier, Paul s’envole pour l’Irak. Son ONG est la première à intervenir dans une zone instable et en proie aux combats. Basé à Tikrit, il va travailler jusqu’en juin sur les rives du fleuve Tigre de Tikrit à Sharqat, 120 km plus au nord (voir carte). « Sharqat est un village coupé en deux. D’un côté l’armée irakienne, de l’autre l’État islamique. Je travaillais aux abords du Tigre, qui est aussi accessoirement la ligne de front à Sharqat. »

Souvent, les déplacements lui sont difficiles : « Il peut y avoir jusqu’à huit checkpoints à Tikrit. » Lorsque les combats font rage, impossible pour Paul de se rendre sur l’une des dizaines de stations de traitement d’eau dont il est responsable.

L’eau ne manque quasiment pas

« Le droit de la guerre et la Convention de Genève  incluent de laisser des ressources hydriques à ses ennemis. » Cette condition est respectée dans la région de Tikrit, alors même que « des villes comme Baiji, où je travaillais, sont totalement détruites, comme un décor de western, des villes fantômes criblées de balles. »

« En Irak, les ressources hydrauliques en tant que telles n’ont que très peu été touchées. Ce sont plutôt les infrastructures qui sont dans un sale état. Soit à cause des séquelles laissées par les combats , soit à cause des pillages des différentes factions. »

Mais contrairement à l’idée répandue, il est en réalité assez simple d’obtenir le matériel manquant. « Le business marche très bien. Toutes les pièces sont très rapidement amenées depuis Bagdad. »

Un membre d’une ONG constate les dégâts subies par une station de traitement des eaux // Photo de « Afkar Society for Development and Relief

La dizaine de stations de traitement de l’eau où travaille Paul produisent chacune 200m³ par heure, de quoi alimenter une ville de 10 000 habitants. « Selon les standards, une personne a besoin de 7,5 litres d’eau par jour en cas d’urgence humanitaire, puis de 15 litres par jour. Les taux sont largement supérieurs dans la zone de Tikrit. »

Chacun pour sa peau

Les Irakiens fortunés achètent leurs bouteilles d’eau minérale. Les autres doivent se contenter d’une eau à la limite de la potabilité. « Malheureusement la grande majorité des Irakiens, qui sont en conflit depuis quinze ans, sont habitués à boire de la merde (sic). Ils recherchent plus la quantité que la qualité. »

Au contact de la population dans sa base de Tikrit ou avec son équipe de travailleurs irakiens, Paul a été marqué par leur fatalisme. « Ils ne semblent plus croire en l’avenir. C’est comme si ta maison a été détruite trois fois en quinze ans, tu as un peu moins d’énergie pour tout rebâtir! » Les jeunes irakiens restent pour la plupart inactifs. Ils n’ont qu’une seule envie : partir. « Les jeunes s’embêtent à Tikrit.  Ils parlent de partir à l’étranger, aux États-Unis ou en Europe, là où ils peuvent rejoindre de la famille. »

Paul a peur pour l’Irak de demain. « Dans un tel contexte, les Irakiens semblent avoir perdu la notion de bien commun et d’intérêt général. C’est chacun pour sa peau. »

 

Chris, le toubib californien à Mossoul

Chris Lint est un ancien Marine américain (l’un des cinq corps d’armée) originaire de Santa Cruz en Californie. Il a servi dans l’armée américaine de 2008 à 2012, mais n’a jamais combattu en Irak. Il faisait partie d’un corps de médecins appelé « Emerging Medical Assistance ». « Avec tous les reportages sur la guerre en Irak, je voulais aller là-bas pour voir ce que c’était de vivre les combats. » Alors qu’il surfe sur le net l’an dernier, Chris tombe sur la chaîne Youtube de Global Response Management, une petite ONG d’assistance médicale en zone de guerre. Il prend contact avec son directeur et décide de s’engager. Chris rejoint l’Irak en février 2017.

À moins de 500 mètres des tirs

L’ONG est relativement petite. « Les effectifs tournent mais nous sommes une petite dizaine. La plupart sont Américains, il y a aussi des Australiens et des Norvégiens. » Un seul point commun : tous ont suivi un entraînement militaire et médical.

Global Response Management suit et soigne les Forces Spéciales irakiennes. Depuis cette année, ils les accompagnent à Mossoul.

« À Mossoul, nous avons une clinique mobile derrière les soldats irakiens, à environ 500 mètres de la ligne de front. Nous sommes les premiers à recueillir les blessés, que ce soit des civils ou des militaires. Mais lorsque notre clinique est visée par des tirs de mortiers, nous devons plier les tentes et les lits et nous replier. »

Chris Lint et un de ses patients, à Mossoul.

Chris et son équipe dorment même dans leur clinique. Ils sont toujours prêts à recevoir de nouveaux blessés. « Nous avons eu des tonnes et des tonnes de blessés pendant la bataille de Mossoul. On soignait environ une cinquantaine de patients par jour. » Chris rentre d’ailleurs quelques jours pour se reposer aux États-Unis. « Le rythme ici, c’est sept jours sur sept, 24 heures sur 24 ! »

Cellules dormantes à Mossoul

Mossoul est officiellement reprise depuis mi-juillet, mais Chris n’est pas si catégorique. « La confusion règne dans la vieille ville. Les djihadistes ont creusé des tunnels pendant la bataille. Encore aujourd’hui, certains ressortent de terre pour tirer sur les militaires ou remettre des mines dans des maisons déjà vérifiées par l’armée. » Chris est « sûr à 100% » que des cellules dormantes de l’OEI s’activent encore à Mossoul et dans les faubourgs. « Mossoul aujourd’hui c’est un peu comme Berlin à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Chacun a son secteur : l’armée irakienne, la milice chiite Al-Chaabi, la police de Mossoul et les forces spéciales. Personne ne se mélange. »

Mais les forces spéciales se sont déplacées depuis. Chris et son équipe aussi. Direction Tall Afar, à 60 km à l’ouest de Mossoul, pour déloger la ville des poches de résistance djihadiste. « Le problème, c’est que pendant la bataille de Mossoul, les forces spéciales irakiennes ont perdu près de 40% de leurs hommes, blessés ou tués. Ils sont donc obligés de recruter de nouveaux membres parmi les civils ou d’autres militaires. Mais ces gens-là ne sont pas au niveau de cette unité d’élite. »

« Avant je prenais les Irakiens pour des terroristes »

Chris n’a pas participé à la campagne d’Irak avec l’armée américaine. Il n’empêche, il ne fait pas bon être un ancien soldat américain sur le sol irakien. « Nous avons beaucoup de mal avec les milices chiites [proches de Téhéran], ils nous voient d’un mauvais. Nous devons les surveiller. » Pour le reste, Chris est arrivé avec quelques préjugés, vite effacés. « Depuis les États-Unis, je m’imaginais les Irakiens comme des terroristes. Mais c’est tout le contraire. Ce sont des gens éduqués et extrêmement chaleureux, malgré le cauchemar qu’ils vivent depuis quinze ans. »

Chris devient même presque complice avec certains de ses patients. À tel point qu’il a été invité à des funérailles aux abords de Mossoul. « Deux frères étaient enterrés après avoir été tué dans les combats. C’était magnifique. On était dans un grand cimetière, il y avait à peine plus de 40 personnes. Je n’ai pas réalisé tout de suite mais la moitié d’entre eux était chiites, l’autre moitié sunnites. Ils priaient côte-à-côte. Je pense que la bataille de Mossoul les a rassemblés ! »

Deux volontaires, deux zones différentes et deux visions opposées. Pour l’un, l’Irak est morcelée, pour l’autre en train de se réunifier.

 

Noé Hochet-Bodin