Turquie : le football, arme de distinction massive

Le championnat de football turc connait un essor important ces dernières années et de plus en plus de stars du ballon rond s’exportent en Anatolie. Une attractivité rendue possible par le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan, qui voit un double intérêt à garder sa mainmise sur le football national : contrôler les clubs, acteurs majeurs de la société turque, et les supporters, parfois virulents avec le pouvoir en place.

La scène se déroule le 2 août dernier, au stade Fatih Terim d’Istanbul. Le Başakşehir, deuxième de Süper Lig (la première division turque) en 2016-2017 à la surprise générale, affronte le FC Bruges. Recep Tayyip Erdoğan, présent en tribunes, sourit. Devant la victoire de l’équipe d’Istanbul (2-0), qui les qualifie pour les barrages de la Ligue des Champions. Mais aussi pour la banderole déployée par les supporters. On peut y lire : « Başkomutan » sur un fond rouge. Comprendre : « Commandant ». La dernière manifestation de l’emprise du président de la République de Turquie sur le sport numéro un dans son pays : le football. Un sport populaire forcément attirant pour le « nouveau sultan », qu’il tente de placer sous sa coupe pour en faire une machine de guerre sportive au service d’un gouvernement omnipotent.

Başakşehir, le football made in Erdogan

L’Istanbul Başakşehir est sans doute la représentation la plus visible de la mainmise d’Erdoğan sur le football en Turquie. Crée en 1990, il accède à la Süper Lig en 2007. Équipe moyenne, elle sera cédée en 2014 par la mairie stambouliote. Başakşehir, « BB », va devenir en 3 ans une des meilleures équipes du pays. La raison ? La prise en main par Recep Tayyip Erdoğan, qui y place ses alliés les plus proches, du président au sponsor. « Başakşehir est tout à fait comparable aux clubs des régimes Stalinistes de la Guerre Froide, sauf la popularité. Le régime d’Erdoğan est un régime populaire, mais le supportérisme est un domaine exceptionnel dans la mesure où il est dominé par la tradition laïque à Istanbul », explique Dağhan Irak, docteur en Sport et Sciences Sociales à l’Université de Strasbourg.

Başakşehir version 2017 n’est donc que le résultat de l’infiltration supersonique du pouvoir dans le football turc, et plus précisément à Istanbul, cœur du pays qui concentre les « Trois Géants » : Galatasaray, Fenerbahçe et Beşiktaş. Ils comptent 53 titres de champions sur 61 et  sont historiquement des bastions laïcs, incompatibles avec la politique d’Erdoğan. « Avant l’année dernière, on ne le connaissait pas non plus (Başakşehir). Le président du BB est un des proches d’Erdoğan. Ils ont un stade flambant neuf, un des plus grands au niveau de la capacité, et ont des transferts incroyables. C’est un club de football crée par l’AKP. Il existait certes avant, mais il s’est fait une image grâce à l’AKP et Erdoğan, c’est certain », abonde Mikil, 19 ans, supporter de Fenerbahce.

Et un problème insoluble pour Erdoğan : comment contester aussi rapidement un siècle de supportérisme laïc, solidement ancré dans la culture turque ? Pour Dağhan Irak, Erdoğan se heurte à un mur :

« La politique de l’AKP vis-à-vis du monde du football a deux buts : contrôler les trois géants qui représentent la tradition laïque du football turc, et créer des clubs pro-gouvernement pour les remplacer, du moins au niveau du succès sportif. Başakşehir, le club parrainé par la mairie d’Istanbul et présidé par un proche d’Erdoğan (Göksel Gümüşdağ) est un exemple emblématique de cet effort. Mais les trois géants sont et seront toujours importants puisqu’ils reçoivent le soutien de 80% des supporters en Turquie. »

Stades et Passolig : le football au service du pouvoir

Si Başakşehir est le tête de proue de l’influence de l’AKP sur le football turc, son infiltration irrigue tous les pores du football turc. Erdoğan a compris l’utilité du football turc pour atteindre les masses, mais aussi pour les contrôler. Le Passolig, introduit en 2014, oblige chaque supporter à ouvrir un fichier avec son identité pour assister aux matchs. Cette gigantesque base de données est centralisée par la fédération turque, directement reliée au pouvoir. Un moyen de fichage volontaire, légal, qui vise d’abord à limiter les chants d’opposition au gouvernement dans les stades. « C’est un processus imposé par le gouvernement pour détruire les ultra anti gouvernement qui étaient dans les gros clubs. J’ai vu un gros changement. En 2013, il y a eu des chants à Fenerbahçe en présence d’Erdoğan, qui hurlaient « voleur » dans tout le stade. En 2017, il n’y a pas eu un seul slogan contre lui. C’est filtré, il a tout épuré, poursuit Mikil. Le football turc, on le connait chaud bouillant. L’année dernière, Fenerbahçe et Galatasaray ne dépassaient pas 13 000 supporters par match. Même en D2, il y avait plus de supporters. Le Passolig a détruit l’ambiance dans les stades en Turquie, car plus personne ne vient. » Une ambiance encore plus filtrée depuis que Digiturk, qui diffuse les matchs, coupe le son lorsque des chants de protestation sont lancés.

Un exemple de Passolig

Ambiance morose, stades creux, mais surtout fichage permanent. Désormais, les opposants au régime sont immédiatement identifiés et risquent des poursuites. Certains clubs se voient eux obtenir des stades luxueux, bien au-delà de leur niveau sportif réel. Kayseri, Konya ou Ankara, bastions AKP, bénéficient d’avantages financiers et fiscaux gigantesques. A l’inverse, Izmir, place forte du CHP (parti kémaliste), se voit mis au ban des rénovations de stade. « La moitié des clubs provinciaux de Süper Lig a des connections avec le parti, les décisions de la TFF (fédération turque) sont sous influence du gouvernement. Par exemple, le club kurde, Amedspor, en troisième division, reçoit des sanctions presque après chaque match pour raisons politiques, tandis que l’équipe nationale joue toujours ses matchs à Konya, où les supporters ont ouvertement soutenu les attentats terroristes du Daesh avant un match en octobre 2015 », explique Dağhan Irak. « Dans les grandes villes laïques, l’identité de supporter fonctionne comme un remplaçant de l’identité politique (anti-Erdoğan) », poursuit le chercheur.

Une progression à deux vitesses, voulue par le gouvernement pour tenter de freiner l’hégémonie des Trois Géants, d’obédience laïque et dont l’impact sur la population « kémaliste » et la diaspora turque est encore très forte.

« Le supportérisme à Istanbul se base sur le style de vie moderne dans les quartiers laïcs d’Istanbul où les trois géants ont été fondés (Beyoğlu, Kadıköy et Beşiktaş). Les supporters à Istanbul étaient une composante importante des protestations de Gezi en 2013, contre les tendances autocratiques d’Erdoğan (le groupe d’ultras Çarşı avait utilisé une benne pour protester contre la destruction du parc). En outre, le supportérisme à Istanbul est très fusionné à la modernité turque, et aux principes du kémalisme, l’ancien régime qu’Erdoğan essaie de supprimer. Dans les grandes villes laïques, l’identité de supporter fonctionne comme un remplaçant de l’identité politique (anti-Erdoğan). L’AKP essaie de créer quelques nouveaux clubs populaires pour réduire l’effet du supportérisme laïc des trois géants. Mais, je pense que c’est une tentative futile. Les clubs comme Başakşehir ou Osmanlıspor peuvent avoir du succès mais ils ne seront jamais populaires. La tradition des trois géants est trop forte pour atteindre ce but », prédit Dağhan Irak.

L’internationalisation du football turc, réalité ou illusion ?

Erdoğan, qui se heurte à la tradition du supportérisme turc, est pourtant en passe de réussir son pari. Les Trois Géants sont parmi les clubs les plus endettés du continent. Et face aux investissements démentiels promis par le pouvoir, la tradition kémaliste ne pèse parfois plus assez lourd, comme à Beşiktaş, où le président Fikret Orman a accepté d’expulser les ultras de Çarşı (féroces opposants à Erdoğan de mouvance communiste) en échange de la construction d’un stade flambant neuf d’une valeur de 100 millions de dollars. « Les présidents des clubs vont parfois dans les meetings. C’est triste, mais ce sont devenus des serviteurs du gouvernement pour quelques millions d’euros. Il n’y a plus de passion », déplore Mikil. Dağhan Irak confirme la fracture qui s’ouvre entre supporters et dirigeants : « Financièrement, ces trois clubs dépendent du régime pour pouvoir survivre. Les directions de ces clubs ont une relation soumise avec le gouvernement, même si leurs supporters dans les stades sont majoritairement anti-gouvernement. »

Le stade Fatih Terim de Başakşehir lors de la réception de la Grèce le 17 novembre 2015.

L’internationalisation galopante du football turc, qui s’est accélérée cet été avec la venue de nombreuses stars du ballon rond (Valbuena, Gomis, Clichy, Pepe), qui s’ajoute à la longue liste de joueurs célèbres déjà présents (Adebayor, Eto’o, Van Persie) est une manœuvre du gouvernement pour doper la popularité d’un championnat réputé assez faible (hormis les clubs d’Istanbul), et légitimer l’intrusion d’un pouvoir politique dans l’essor d’un sport déjà bien implanté. Et les proches de Fethullah Gülen (Hakan Sükür, Enes Kanter en NBA) sont répudiés immédiatement, tandis que les soutiens au président paradent (Moussa Sow, Jacques Faty). « Je trouve le soutien de footballeurs à Erdoğan très normal, souligne Dağhan Irak. Mais leur style de vie est paradoxalement moderne. Ils ne sont pas des islamistes, ils aiment la « dolce vita » du style occidental. Mais ils aiment aussi faire partie d’un pouvoir anti-élitiste dont ils peuvent profiter. Je suis sûr que si ce régime changeait, ils seraient les premiers à le dénoncer. »

Mikil conclura ce paradoxe, entre détestation envers Erdoğan pour sa prise de contrôle du football turc, et le plaisir d’observer la hausse de compétitivité du championnat. « Avant, la Turquie n’était rien. Un petit pays qui n’avait aucune autorité. Maintenant, on arrive à être une source de sujet dans le monde du football. Les grosses stars, les signatures, c’est grâce au gouvernement actuel. Ça nous plait, l’évolution politique de la Turquie. »

Théo Gicquel