Libération de Mossoul : une victoire réelle ?

 

Dimanche 9 juillet, le gouvernement irakien a proclamé la « libération » totale de la ville de Mossoul, bastion irakien de l’Organisation État islamique (OEI). La coalition internationale, Washington en tête, s’est félicitée de cette « victoire » après plusieurs mois de lutte acharnée. Cependant, malgré ces nombreuses réjouissances, les spécialistes de l’OEI viennent relativiser cette annonce. Nous avons pu interroger Romain Caillet, chercheur et consultant sur les questions islamistes.

 

Mondorient : Quel bilan faites vous de l’action de la coalition ?

Romain Caillet : De mon point de vue, c’est avant tout une victoire pour les américains qui étaient à la tête de cette coalition. Ce sont essentiellement eux qui ont mené les frappes. Pour vous donner une idée, le volume des frappes de la France représente à peu près de 5% [du total des frappes de la coalition]. D’autre part, c’est surtout une victoire américaine parce qu’ils n’ont quasiment pas eu de pertes et ils ont pu trouver des supplétifs kurdes syriens et irakiens pour aller à leur place sur les combats. C’est beaucoup moins une victoire pour les troupes irakiennes dans le sens où il y a eu 40% de pertes sur les forces engagées. Pour finir, c’est une défaite pour l’État islamique, mais en même temps, ils peuvent se vanter d’avoir tenu quasiment neuf mois face à une coalition soutenue par les plus grandes puissances militaires du monde.

 

Justement, comment l’OEI a-t-elle pu tenir aussi longtemps ? Est-ce qu’elle bénéficiait d’un soutien populaire qui lui a permis de rester solide ?

Effectivement, même s’il ne faut pas surestimer l’adhésion de la population en place, l’État islamique a bien bénéficié d’un soutien populaire lors de la prise de Mossoul et l’organisation terroriste n’aurait pas pu tenir aussi longtemps sans ce soutien. Cependant, il ne faut pas nécessairement diaboliser les populations qui vivent sous les bombes depuis des années, qui ont effectué un choix de désespoir. D’ailleurs, l’État islamique ne trouvera plus grand monde pour la soutenir désormais à Mossoul, ne serait-ce que parce que les gens sont fatigués et veulent reconstruire leurs vies.

 

Pensez-vous qu’à terme, une réconciliation au sein de l’Irak est possible malgré les nombreuses dissensions au sein du pays ?

Les Américains ont les moyens de faire pression sur le gouvernement irakien. Cependant, à titre personnel, je pense qu’ils n’auront pas une vision aussi longue. Pour eux, l’essentiel était de mettre l’État islamique hors d’état de nuire en détruisant ses bastions. Effectivement, dans l’idéal il faudrait une réconciliation entre sunnites et chiites, mais si le gouvernement chiite irakien demande aux américains de les laisser s’occuper de leur cuisine interne, ces derniers n’insisteront pas plus que ça. Maintenant qu’ils n’ont plus besoin des frappes de la coalition, je pense que le gouvernement chiite va revendiquer sa souveraineté territoriale. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l’État islamique va perdurer.

 

Pensez-vous que les américains vont réduire leurs frappes maintenant que Mossoul est « libérée » ?

Non, je pense qu’ils vont continuer à bombarder les provinces où l’État islamique est encore présent jusqu’à ce que l’organisation disparaisse. La question qui se pose est plutôt sur ce que les Américains feront après et dans ce sens, je pense que les États-Unis ne résoudront pas le problème en Irak à moins de faire grandement pression sur le gouvernement irakien.

 

Cette victoire dont se félicitent les pays qui composent la coalition n’est-elle donc pas finalement à relativiser ?

Pas vraiment, du moins, tout dépend de quel point de vue on se place. En réalité, c’est une victoire réelle pour la coalition… Mais uniquement pour la coalition ! Car, ils repoussent le mal que représente l’État islamique de ses bastions et minimisent donc les chances que des attentats de grande ampleur, préparés à Mossoul ou à Raqqa, se produisent sur leurs territoires.

 

Selon vous, que va-t-il donc se passer en Irak, maintenant que Mossoul est « libérée » ?

Les Kurdes vont demander leur indépendance. Les sunnites, eux, n’ont pas les moyens de revendiquer une quelconque autonomie. Les chiites, quant à eux, ressortent victorieux de cette guerre. Par le passé, c’est suite au départ des américains du sol irakiens que les chiites ont été mis en place et ont marginalisé les sunnites, amenant la création de l’État islamique. Reste à voir s’ils reproduiront la même erreur.

 

Propos recueillis par Malik Miktar


 

 

 

Vous pouvez retrouver les travaux de Romain Caillet sur son blog hébergé par Libération : http://jihadologie.blogs.liberation.fr