Arabie saoudite : Mohammed ben Salman, le « moderniste autoritaire »

Le roi Salman d’Arabie saoudite a propulsé mercredi 21 juin son fils, Mohammed ben Salman, comme héritier direct au trône saoudien, normalement dévolu à son neveu, Mohammed ben Nayef. Un signe supplémentaire de l’ascension fulgurante de Ben Salman et de la concentration des pouvoirs au sein d’un seul clan.

Le Roi a choisi son camp. En nommant son fils, Mohammed ben Salman, 32 ans, comme prince héritier, le roi Salman écarte le dernier représentant du clan Nayef de l’ordre successoral saoudien. Un signe fort envoyé aux clans rivaux des Salman.


Nommé prince héritier à l’arrivée au pouvoir du roi Salman en 2015, Mohammed ben Nayef (57 ans) aspirait légitimement au trône à la mort du roi régnant, âgé de 81 ans, à qui l’on prête une santé fragile. Mais l’ascension éclair de son rival, Mohammed ben Salman, a condamné un peu plus chaque jour ses chances jusqu’à ce 21 juin, comme l’explique Stéphane Lacroix, chercheur à Science-Po et spécialiste de l’Arabie saoudite : « Tout le monde s’attendait à ce que cela arrive. La question était de savoir quand. Mohammed ben Nayef était aux fonctions depuis le milieu des années 2000, il était très populaire à l’étranger. Les Américains voyaient en Ben Nayef un partenaire fidèle. Il y avait plein de raisons pour lesquelles l’écarter tout de suite était compliqué. »

Mohammed ben Nayef en compagnie de l’ancien secrétaire d’État américain John Kerry à Riyad, le 6 mai 2015. En arrière-plan, Mohammed ben Salman.

L’arrivée au pouvoir de Donald Trump a considérablement rebattu les cartes des alliances dans le Golfe persique et a enterré une possible nomination de Ben Nayef : « Si cela arrive maintenant, c’est lié directement à Trump. Ce qui protégeait Ben Nayef était la cote favorable dont il jouissait à Washington, analyse Stéphane Lacroix. Trump, qui s’est rapproché de Mohammed ben Salman, construit au Moyen-Orient des relations sur une base personnelle, sans se préoccuper beaucoup de ce que pense son administration. Ben Salman s’est donc senti beaucoup plus à l’aise pour faire ce coup de force et se débarrasser de Ben Nayef. »

Cette nomination entérine le passage d’un État avec un exécutif pluriel, avec différents clans, à une autocratie personnalisée par la concentration des pouvoirs entre les mains d’un seul homme : Mohammed ben Salman. « Depuis 2015, on a la tentative du clan Salman de centraliser le pouvoir, à l’exclusion de tous les autres clans jusque-là représentés, poursuit Stéphane Lacroix. On est passé d’un système très horizontal à un système vertical. La nomination de Ben Salman est l’aboutissement d’une dynamique de centralisation et de personnalisation d’un pouvoir qui était jusque-là était décentralisé, horizontal et fragmenté. »

Mohammed ben Salman, inconnu du grand public avant sa nomination à la Défense en 2015, centralise désormais tous les attributs de l’autocrate moderne. Il cumule les fonctions de prince héritier, ministre de la Défense, vice-Premier ministre ou encore conseiller spécial du président. Il est l’instigateur d’un vaste programme de modernisation du pays, Vision 2030, qui cherche, selon ses termes, à sortir de « l’addiction au pétrole ».


Il s’installe comme une figure bien connue dans les pays du Moyen-Orient, le « modernisateur autoritaire », comme l’explique Stéphane Lacroix : « D’un côté, il a un projet de modernisation de l’économie saoudienne, mais aussi de mise à jour de la place du royaume dans le jeu régional. De l’autre côté, c’est un projet autoritaire, qui se traduit par une centralisation des pouvoirs entre les mains d’un seul homme, un écrasement de toute voix dissidente, au sein de la famille ou à l’extérieur. »

Sa progression commence en 2015, fondée sur une communication nouvelle et une libéralisation sociétale, notamment par la création d’une Haute autorité pour le divertissement, organisatrice de concerts et de festivals. Une révolution culturelle pour la jeune population saoudienne. « Il met en scène sa proximité avec les jeunes, 70% de la population saoudienne. Il participe à des talk-shows. Il casse tous les codes établis. Il a mis en scène un personnage qui se veut plus jeune et plus proche du peuple, mais aussi un chef de guerre : il est ministre de la Défense et pilote l’offensive au Yémen », énumère Stéphane Lacroix. Une posture qui plait aux plus jeunes, et qui tranche avec l’ancienne posture cérémoniale des rois d’Arabie saoudite.

Pourtant, la politique de Mohammed ben Salman souffre de nombreuses faiblesses. La principale est d’ordre militaire : l’échec de l’intervention au Yémen. Lancée en 2015, elle bute sur la résistances des houtistes, appuyés par l’Iran, face à l’armée saoudienne. Un enlisement dont Mohammed ben Salman pourrait être tenu responsable. D’autant que les conséquences d’un tel fiasco militaire sont redoutées en Arabie saoudite : l’ambition de Riyad de s’imposer comme leader du monde arabe en pâtirait face à l’ombre grandissante de son rival, l’Iran. L’Arabie saoudite redoute particulièrement un encerclement chiite dans le Golfe Persique.

La rivalité Arabie Saoudite – Iran (Crédits : Le Cercle des Economistes Arabes)

Pour contrer l’offensive iranienne, l’Arabie saoudite rassemble ses alliés. Au premier rang desquels se trouvent les Émirats arabes unis, dirigés par le roi d’Abu Dhabi Mohammed ben Zayed, mentor de… Mohammed ben Salman. « La campagne anti-Qatar a été menée conjointement par Ben Salman et Ben Zayed, avec probablement ce dernier à la manœuvre, relate Stéphane Lacroix. Ça fait partie de cette volonté de créer un nouvel ordre régional qui soit favorable aux intérêts saoudo-émiriens, en faisant taire le Qatar, qui reste le dernier endroit où les dissidents des différents pays peuvent trouver refuge. »


L’entrée de la Turquie dans le jeu régional, en soutien au Qatar après sa mise au ban par les pays du Golfe, a rééquilibré un rapport fragile : « Cette crise va durer un certain temps. On est partis pour une sorte de Guerre froide, entre un axe qataro-turc, avec l’Iran en embuscade, et un autre saoudo-émirien. On va voir une situation d’impasse diplomatique qui va durer pendant un moment. », anticipe Stéphane Lacroix.

Théo Gicquel

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