Comprendre la bataille de Raqqa en six questions

Mardi 6 juin a été lancé l’assaut final des forces anti-Organisation État islamique (OEI) sur Raqqa, la capitale auto-proclamée du groupe terroriste. Pourquoi cela peut-il signifier la fin de l’organisation djihadiste ? Quel est le rôle des américains ? Qu’y aura-t-il après la fin de l’OEI ? 

Pourquoi reprendre Raqqa ? 

Carte de la Syrie

Érigée en ville modèle par l’OEI, Raqqa est le fief de l’organisation djihadiste en Syrie. Décapitations publiques, violences sexuelles, tests sur la charia sous peine d’être interdit d’exercer son métier : la « capitale » du califat reflète l’idéologie prônée par l’OEI.

Reprendre Raqqa permettrait aussi de frapper l’état-major de l’OEI. La ville abritait la majorité de ses cadres. Or on sait déjà que beaucoup ont fui avec leurs familles vers la région de Der-Ez Zor, plus à l’est. La chute de la ville limiterait l’afflux de combattants étrangers, comme le djihadiste Samy Amimour par exemple. Ce kamikaze du Bataclan y a vécu plusieurs mois en 2013 avant de revenir mourir en France dans des attaques planifiées depuis Raqqa.

Une autre raison touche à la nature même de Daech. « L’État » islamique serait désormais privé de capitale. La reprise de Raqqa « mettrait un coup à l’idée de l’EI comme califat physique », a affirmé le lieutenant général Stephen Townsend, qui dirige la coalition. Par ailleurs la charge des services publics quotidiens comme la police, la justice, l’éducation conférait à l’organisation une forme de légitimité politique auprès des populations. Avec la perte de son bastion principal, l’OEI pourrait devenir un groupe djihadiste nomade, comme d’autres existent en Syrie.

Quelles sont les forces en présence à Raqqa ?

Les Forces démocratiques syriennes, soutenues par les bombardements aériens de la coalition internationale, ont entamé une campagne militaire pour encercler la ville depuis plusieurs mois. Cette armée créée en octobre 2015 est composée d’environ 30 000 combattants kurdes et arabes formés et soutenus militairement par les États-Unis. La majorité appartient aux milices kurdes de protection du peuple (YPG), qui avaient combattu Daech à Kobané en 2015. Ils sont encadrés sur le terrain par des soldats des forces spéciales occidentales, dont 900 américains. En face, on estime à 4000 le nombre de djihadistes encore présents à Raqqa.

Où en est la reprise de la ville et sera-t-elle rapide ?

Les FDS ont effectué deux percées dans la ville, la première dans le quartier de Machlab à l’est et l’autre, samedi 10 juin, dans celui Sabahiya, à l’ouest. Au nord, la progression est plus lente car les djihadistes ont posé davantage de mines. Malgré ces progrès, l’état-major américain a prévenu que la reconquête de Raqqa risquait d’être lente et difficile.

Comme à Mossoul, les djihadistes ont eu le temps de préparer leurs lignes de défenses en minant les rues et en creusant tranchées et des tunnels. Dans une vidéo de l’OEI intitulée « Allah et son messager disaient la vérité » diffusée en avril où la coalition est assimilée à une force en croisade, on peut voir des djihadistes mener des attaques suicides à la voiture piégées contre les FDS. La guérilla urbaine contre des combattants kamikazes et des snipers surentraînés risque donc d’être longue, d’autant plus qu’une partie de la population sunnite soutient le groupe djihadiste.

Y-a-t-il eu des crimes de guerre à Raqqa ?

Les deux camps sont accusés de violer gravement le droit humanitaire en s’en prenant aux civils. Côté djihadistes, les combattants empêchent les populations de fuir, se servant d’elles comme bouclier humain et minant les routes vers les camps de réfugiés hors de la ville.

Côté coalition, les avions américains sont accusés d’avoir bombardé Raqqa à l’aide de munitions au phosphore blanc. Provoquant des très fortes brûlures, son utilisation est proscrite par les conventions internationales dans les zones peuplées de civils.

La commission d’enquête indépendante de l’ONU sur la Syrie s’est dite gravement préoccupé par le nombre « effrayant » de civils tués par les frappes aériennes de la coalition à Raqqa. L’une d’entre elles a tué lundi 5 juin 21 civils qui tentaient de fuir la ville en embarquant sur l’Euphrate, d’après l’Observatoire syrien des Droits de l’Homme.

Au total, l’ONU estime que 100 000 personnes dont 40 000 enfants pourraient se retrouver coincées dans la ville pendant l’assaut.

 Quels sont les enjeux diplomatiques de la bataille ?

Entérinées lors de la visite de Donald Trump en Arabie saoudite, les tensions américaines avec l’Iran s’illustrent à Raqqa. L’armée syrienne soutenue par le Hezbollah libanais a effectué une percée de 500 km en moins de trois jours à l’ouest de la province de Raqqa. Mais davantage que de rejoindre la confrontation dans la ville, son but est de préserver l’acheminement  des armes destinées aux milices chiites par la frontière avec l’Irak tout en limitant la prise d’influence américaine.

Que se passera-t-il après la bataille ?

Même en cas de victoire, la situation restera compliquée. Les populations sunnites craignent que les milices kurdes prennent le contrôle de Raqqa. Les FDS se sont engagées à remettre la ville libérée aux mains d’un conseil local composé d’arabes et de kurdes. Mais d’autres expériences permettent d’en douter. À Manbij, libérée par les FDS à l’été 2016, ces conseils ont été dénoncés comme des organes de façade cachant le pouvoir de facto des milices kurdes. Selon le colonel Gary Anderson, ancien conseiller civil pour le département d’État en Irak et en Afghanistan, les États-Unis pourraient alors chercher à impliquer une puissance sunnite chapeautant une forme temporaire de protectorat à Raqqa, pour lequel la Jordanie, qui accueille la majorité des réfugiés syriens, serait un bon candidat.

 

Mahaut Landaz