L’amour à l’iranienne : un cinéma tout en « subtilité »

Le 14 juin s’ouvre à Paris la cinquième édition du festival Cinéma(s) d’Iran sur le thème de L’amour à l’iranienne. Jusqu’au 20 juin, plus d’une dizaine de films sont présentés mais aussi des documentaires et des films d’animation. Comment montre-t-on l’amour dans un pays plein d’interdits ? Réponse avec Asal Bagheri, celle qui a soufflé le thème à l’oreille de l’organisateur du festival. Docteure en sémiologie et linguistique, passionnée de cinéma iranien, elle a fait sa thèse sur les relations homme-femme dans le cinéma iranien post-révolutionnaire. Elle a enseigné à la Sorbonne Paris Descartes, à Paris Est Créteil ou encore à Paris Est Marne La Vallée. Son livre, Sentiment, amour et sexualité. Les dilemmes du cinéma iranien de la République islamique, est en voie de publication.

 

Depuis la révolution, quelles évolutions a connu la représentation de l’amour dans le cinéma iranien ?

La relation homme-femme a toujours été compliquée à montrer dans le cinéma iranien . Il y a des sujets sensibles en Iran et celui-là en fait partie. Au départ, c’est la femme le sujet sensible et de ce fait les relations homme-femme sont un sujet tabou. Au moment de la révolution, les réalisateurs ne savaient pas comment montrer les femmes. En effet, la révolution iranienne a eu un impact sur les relations et l’espace public. Le cinéma était visible par tout le monde et les réalisateurs ne pouvaient montrer les relations intimes entre les hommes et les femmes alors que ces relations sont interdites dans l’espace public. Comment montrer les femmes aux hommes qui les regardent dans les salles de cinéma ? Des hommes qui ne font pas partie de leur intimité, qui ne sont ni le mari, ni le père, ni le frère. Les bons cinéastes ont alors filmé les problèmes de la société à travers les enfants. C’est ce qu’a fait Jafar Panahi par exemple.

Vers le milieu des années 1980, on a commencé à avoir une pâle image des femmes dans les films. C’était beaucoup de films de guerre dans lesquels les femmes étaient des personnages secondaires. C’est à la fin des années 1980 qu’on a commencé à voir des films importants avec des femmes en personnage principal comme dans Bashu, le petit étranger de Bahram Beyzai. Dans ce film, on voit une femme qui crève l’écran, qui regarde directement la caméra, une femme qui bouge, qui crie : une femme dans toute sa présence. À partir de là, il y a eu de plus en plus de films sur les femmes puis de films abordant les relations homme-femme.

 

Comment montre-t-on l’amour, l’intimité d’un couple, sans être censuré ?

Montrer la relation amoureuse se fait avec beaucoup de subtilité. Il y a une grammaire particulière qui a été créée par les réalisateurs. Il faut savoir que dans la censure iranienne, il y a des choses connues et il y a des choses qui ne sont pas écrites mais qui sont pourtant interdites. C’est à géométrie variable. Un film peut être interdit par quelqu’un au moment où il arrive au bureau de la censure alors que deux ans après il sera autorisé, cela dépend de la personne dans le bureau. Il y a des choses que les réalisateurs savent qu’ils ne peuvent pas filmer : un homme et une femme ne peuvent pas se toucher ou s’embrasser, si ce n’est quand un homme frappe une femme. Pour pallier ces interdits, les réalisateurs ont inventé une grammaire cinématographique particulière. Dans le film Le foulard bleu, qui est diffusé pendant le festival, il y a une scène de sexe qui n’est pas montrée mais que le spectateur devine. Plusieurs éléments permettent de comprendre que les deux personnages se sont mariés et qu’ils vivent leur première nuit d’amour. La scène se passe le soir et la lune se dévoile petit à petit. De l’homme et de la femme ne sont filmés que leurs pieds. Elle est pieds nus et porte une robe blanche. Ses pieds rejoignent ceux de l’homme qui porte des chaussures de fêtes. La caméra est fixe et on voit les protagonistes sortir du champ. La scène est coupée puis on voit l’extérieur avec la lumière des maisons : cela signifie que le mariage est consommé. C’est très symbolique mais le spectateur comprend. La pratique la plus importante est le hors-champ : tout ce que le spectateur ne voit pas l’aide à comprendre tout ce qu’il se passe dans la relation amoureuse et que le réalisateur ne peut pas montrer.

 

Qu’est ce qui est interdit par la censure ?

L’interdit le plus important est que l’homme et la femme ne peuvent pas se toucher. Le contact physique est interdit car les acteurs qui jouent une relation n’ont pas de lien en dehors de la fiction. Et dans la République islamique la loi interdit qu’un homme et une femme se touchent s’ils ne sont pas de la même famille. Ce qui est interdit par la loi mais présent dans la société est compliqué à filmer. Parce qu’en plus d’être validé par la censure, il faut bien-sûr rester dans le cadre légal. Il y a plein de choses qui se passent dans la société et que le cinéma ne peut pas montrer, il faut trouver des astuces. Dans Nargess de Rakhshan Bani-Etemad, après le mariage du jeune homme, la première nuit d’amour est suggérée par la chaussure blanche de la jeune femme qui est tombée à l’envers sur le sol. C’est métaphorique mais c’est une scène très belle, très cinématographique. Tout est suggéré. Cela est entré dans la culture iranienne.

 

Est ce que le cinéma iranien arrive à rendre compte de la société iranienne ?

Asal Bagheri

Je pense que c’est un cinéma réaliste. Pour autant il n’est pas un miroir de la société. C’est plutôt un miroir cassé, qui montre des bribes. Il faut en prendre les différents morceaux pour comprendre la société. Par exemple en Iran, les femmes, quand elles sont chez elles, elles ne sont pas voilées. Pourtant elles sont toujours voilées dans les films. C’est obligatoire car le film va être vu par des inconnus. En Iran, la société va plus vite que les règles de la censure. Il y a un filtre qu’il faut connaître et dépasser et le cinéma dit alors beaucoup de la société iranienne.

 

Est ce que l’amour est un thème récurrent du cinéma iranien ?

Oui c’est un thème important. Les relations homme-femme, tout ce qui a un rapport avec les femmes et la famille, sont un leitmotiv du cinéma iranien actuel. Aujourd’hui le cinéma aborde des thèmes comme les familles monoparentales, le divorce ou encore la lutte des femmes contre la société patriarcale.

 

Est ce que le cinéma iranien depuis la révolution est différent du cinéma produit avant 1979 ?

C’est très différent. Avant la révolution, il n’y avait pas de censure. La société n’était pas la même non plus. Avant la révolution, il y  avait quelques films d’avant-garde qui essayaient de montrer ce qu’était la société iranienne mais ces films étaient minoritaires. La grande production iranienne de l’époque, c’était les films farsi (c’est-à-dire persan). Des films calqués sur le cinéma indien ou égyptien. Dans ces films la femme était toujours un objet, maltraitée par la caméra et par le scénario. Le thème récurrent était alors : une femme faible sauvée par un homme. Après la révolution, on est passé d’une image décadente de la femme objet à, petit à petit, une image plus réaliste avec des femmes qui ne sont pas passives. Même dans les films commerciaux, les femmes sont plus actives que ce qu’on voyait avant la révolution, et ce malgré la censure.

 

Si vous deviez conseiller un film pour découvrir l’amour à l’iranienne, ce serait lequel ?

C’est compliqué, il y en a beaucoup. Au festival il y a deux films que je conseille, Le foulard bleu de Rakhshan Bani-Etemad et Respiration profonde de Parviz Shahbazi. Je conseille les deux car ils sont très différents. Ce sont deux films que je porte dans mon cœur et que je vais présenter durant le festival.

 

Propos recueillis par Dune Froment