Clément Therme : « Impossible de savoir à l’avance qui va gagner une élection présidentielle irannienne »

 

Clément Therme est titulaire de deux doctorats en sociologie et en histoire internationale à l’Institut de hautes études internationales et du développement (Genève). Il est actuellement chargé d’enseignement à l’Institut d’études politiques de Paris. Depuis 2011, il est également membre associé au CADIS (EHESS-CNRS). Il est également chercheur à l’International Institute for Strategic Studies (IISS). Spécialiste de l’Iran, il a publié Les relations entre Téhéran et Moscou depuis 1979. Clément Therme nous livre les clés de compréhensions en vue de la présidentielle iranienne. 

Mondorient : Dans le système politique iranien, quelle est la place de l’élection présidentielle?

Clément Therme : L’élection présidentielle en Iran a pour but de confirmer « l’autocratie élective » du pays. Le système politique exige que l’on organise cette élection pour légitimer par le peuple la nature autocrate du régime. Un régime que je définis comme une « pétro-théocratie élective ». Lors de ce rendez-vous électoral, on assiste à une compétition au sein d’une oligarchie, en l’occurrence celle des mollahs et des ayatollahs. C’est un système fermé où débattent les oligarques de la gauche islamique [les réformateurs] et de la droite islamique [les conservateurs]. Mais cette élection n’est pas ouverte à d’éventuels candidats qui iraient contre les fondements de la République islamique, comme les communistes par exemple. L’élection présidentielle en Iran est donc bien une façon de préserver le régime. C’est pour cela que la participation des citoyens est primordiale aux yeux des hommes politiques. Il faut que l’élection mobilise le peuple pour prouver l’intérêt des Iraniens pour le régime, qui en réalité n’est que partiellement ouvert à eux.

  • Mostafa Hashemitaba. 70 ans. Réformateur. Un ancien ministre de l'Industrie qui s'est déjà présenté à plusieurs élections présidentielles. Egalement ancien président du Comité National Olympique iranien.

Quelles sont les chances de réélection du réformateur Hassan Rohani à l’aune de son bilan en demi-teinte et du déséquilibre crée par l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche?

Il faut être clair là-dessus, il est impossible de savoir à l’avance qui va gagner une élection présidentielle en Iran. Le vote n’est pas prévisible, il est basé sur l’incertitude. On peut néanmoins dégager deux grands scénarios:

  • Hassan Rohani pourrait être réélu. Pour la simple et bonne raison que tous les présidents avant lui ont toujours fait deux mandats. Rohani s’est tout de même fait un nom sur la scène internationale en signant l’accord sur le nucléaire en 2015, une de ses promesses électorales. Sa réélection permettrait en outre à l’Iran de jouir d’une certaine stabilité politique. De la stabilité également en ce qui concerne des contrats économiques et des traités internationaux qu’il s’est engagé à respecter.
  • Le second scénario est beaucoup plus sombre pour les réformateurs. Le bilan économique de Hassan Rohani est bien inférieur aux attentes des Iraniens. Le chômage a augmenté, le niveau de vie a stagné, les résultats escomptés après la signature de l’accord nucléaire peinent à se faire ressentir à cause de la baisse des cours du pétrole et à cause des sanctions bancaires encore imposées à l’Iran. Le chômage des jeunes est estimé à près de 30%, sachant qu’une heure de travail par semaine permet de vous sortir des statistiques du chômage. L’Iran est également le pays le plus touché par la fuite des cerveaux. Près de 150 000 diplômés émigrent tous les ans.

Le président de la République est loin d’être le seul décideur en Iran. Il est en continuelle compétition avec les institutions non-élues [le pouvoir religieux et l’influence des Gardes de la Révolution]. Mais les électeurs risquent de lui faire endosser l’entière responsabilité de cette stagnation économique. De plus, Hassan Rohani a milité pour une ouverture sur le monde et pour un rapprochement avec l’Ouest. Malheureusement pour lui, l’élection de Donald Trump et de sa rhétorique anti-iranienne a mis à mal son discours d’ouverture. Donald Trump joue plutôt le jeu des conservateurs iraniens et des idéologues anti-américains.

Comment se présente le camp conservateur en 2017? On a vu que l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad avait présenté un dossier de candidature.

Les conservateurs veulent un changement de la situation économique du pays sans les changements sociétaux. Ce qui les place dans une position inconfortable car lorsque l’on accepte l’un, on doit accepter l’autre. En 2017, le camp conservateur a deux têtes d’affiches.

  • Ibrahim Raïsi, qui est membre de l’Assemblée des Experts. Le slogan de cet oligarque de la théocratie est « Dignité et Travail », donc dans la ligne fidèle au Guide Suprême Ali Khamenei. Sa priorité est l’amélioration rapide de la situation économique du pays.
  • L’autre principal candidat du camp conservateur est l’actuel maire de Téhéran, Mohammad Bagher Ghalibaf. Cet homme politique de longue date s’est déjà présenté deux fois à la présidentielle. Il a perdu les deux fois, dont la dernière fois en 2013 contre Hassan Rohani. Ghalibaf est issu des Pasdaran, du Corps des Gardiens de la Révolution, qui ont une influence sur l’ensemble du spectre politique et économique iranien. Il serait en capacité d’harmoniser l’État apparent [le président de la République et ses ministres] et l’État sécuritaire [les Gardiens de la Révolution]. Pour ce qui est de Mahmoud Ahmadinejad, il ne jouit pas du soutien du Guide Suprême. Il représente une menace pour la « stabilité du pays » selon les mots d’Ali Khamenei. Pour qu’il soit élu, il faudrait déjà qu’il passe le filtre de la validation par le Conseil de la Révolution.

Comment se déroule cette validation des candidatures? Combien de candidats se voient refuser leurs dossiers?

99% des candidats sont éjectés par le processus de validation. Ils ont 1 600 à avoir déposé un dossier. Ils seront probablement une petite dizaine à pouvoir participer à l’élection. On ne peut pas planifier les choix du Conseil de la Révolution. Ces choix sont faits pour favoriser la compétition, et in fine favoriser la participation citoyenne.

147 femmes ont présenté un dossier de candidatures. Certaines d’entre-elles pourraient être présidentiables?

Il faut être honnête, il y a très peu de chances que les femmes passent le filtre du Conseil de la Révolution. Et même si elles le passaient, cela ne signifierait pas pour autant que ce soit une avancée pour les femmes. Vous pouvez très bien avoir une femme extrêmement conservatrice contre un homme très réformateur. En Iran, le rôle des femmes dans la société civile est bien plus en avance que leur rôle dans la vie politique du pays.

Propos recueillis par Noé Hochet-Bodin