6 choses à savoir sur la présidentielle iranienne

Éclipsée par la présidentielle française, l’élection iranienne du 19 mai est d’une importance cruciale pour l’équilibre géopolitique de la région. Tiraillé entre réformistes et conservateurs, le pays joue sa récente et fragile ouverture au reste du monde.

1. L’élection a tourné au duel

Sur 1600 dossiers de candidature déposés, six ont passé le filtre du Conseil de la révolution. Mais les deux principaux sont Hassan Rohani et Ebrahim Raïssi. Les autres hommes appuient les candidatures des deux favoris.

2. La bataille se joue entre réformistes et conservateurs

En schématisant, deux blocs politiques s’affrontent pour remporter l’élection. D’un côté, les réformateurs, incarnés par la candidature du président Hassan Rohani. De l’autre, les conservateurs, dont les plus extrêmes soutiennent Ebrahim Raïssi. La fracture entre les deux se définit par rapport à l’accord nucléaire, plus que sur des questions de société.

Les réformateurs ont à leur actif la signature de l’accord sur le nucléaire, qui a permis une levée partielle des sanctions qui entravaient l’économie du pays. Contrairement à leurs opposants, ils prônent l’ouverture au commerce international et un renforcement de la coopération avec l’Occident. Mais si Rohani est présenté comme un réformateur, il reste issu d’un courant de pensée conservateur, commun aux oligarques cléricaux. Majoritaires au Parlement, les réformateurs laissent un bilan contrasté. Les effets de la levée des sanctions tardent à se faire sentir sur le pouvoir d’achat de la population, ce qui pourrait coûter cher au président Rohani. Mais dans la jeune histoire de la République d’Iran, tous les présidents ont été réélus pour un second mandat.

Si les conservateurs sont minoritaires dans les structures gouvernementales, ils contrôlent l’ensemble des institutions non-élues (voir plus bas), et empêchent toute remise en cause profonde de la prégnance religieuse sur le système politique iranien. Ils ne cachent pas leur désapprobation à laisser le pays s’ouvrir au monde, craignant que cela ne fragilise la prégnance de l’Islam chiite dans la société. Les sorties de Donald Trump à l’encontre de l’Iran ont encore accru leur rhétorique anti-américaine et anti-ouverture. La sauvegarde de l’accord nucléaire pourrait être menacée par l’élection d’Ebrahim Raïssi, actuel favori des franges les plus dures du camp conservateur. 

3. Les institutions non-élues influencent le scrutin

Difficile de qualifier le régime politique iranien, réputé autoritaire. Il emprunte certains attributs d’un système parlementaire, tout en étant fortement contrôlé par des instances théocratiques, et éminemment dépendant de ses exportations de pétrole.

L’ayatollah Ali Khamenei, en 2015. Le Guide suprême verrouille le système politique iranien. (crédit : Wikimedia Commons)

Le président iranien est loin d’avoir la main sur toutes les décisions politiques du pays. La présidence et le gouvernement sont contrôlés par le Guide Suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, élu à vie par le Conseil des Gardiens de la Révolution. Hassan Rohani a d’abord dû batailler avec ce conservateur rigoriste, avant d’obtenir son accord pour signer l’accord nucléaire en 2015. Et le Conseil des Gardiens peut opposer son veto à toute la législation élaborée par le Majlis, le Parlement iranien.

En plus de nommer le Guide Suprême, le Conseil des gardiens choisit les prétendants à l’élection présidentielle. Sur 1636 dossiers de candidatures, il n’a retenu que 6 aspirants. Parmi les critères de sélection figure l’attachement à la République islamique, qui se manifeste par les choix de carrière et les engagements des candidats. L’ancien président, Mahmoud Ahmadinejad s’est aussi vu recalé. Il s’était présenté par surprise, alors qu’Ali Khamenei désapprouvait sa candidature.

4. Le résultat pèsera sur l’échiquier international

Longtemps isolé, l’Iran affiche depuis quelques années sa volonté de se repositionner comme leader du Moyen-Orient, contre l’Arabie saoudite sunnite. Allié indéfectible des gouvernements chiites de Syrie et d’Irak, les décisions de l’Iran en matière de politique étrangère sont scrutées par le reste du monde, car elles peuvent rapidement faire basculer l’équilibre géopolitique de la région. Cependant, un changement d’attitude iranien par rapport à la crise syrienne est peu probable, peu importe le résultat de l’élection du 19 mai.

Même si le pouvoir de décision ultime revient à l’ayatollah Khamenei, c’est le camp réformateur qui est parvenu à lui faire accepter les négociations et la signature de l’accord nucléaire. Accord qui a permis la levée des sanctions et la reprise du commerce international, salvateur pour une économie jusqu’alors enclavée. Si un président conservateur est choisi, le rapport de force politique sera en faveur de la fermeture à l’extérieur, aussi bien pour les institutions élues que non-élues. Et si l’accord nucléaire est remis en question, la levée des sanctions le sera aussi, faisant craindre une recrudescence des tensions entre l’Occident et l’Iran.

5. Les femmes ont un rôle politique, mais pas présidentiel

La loi électorale iranienne indique que « des hommes politiques ou religieux » peuvent se présenter à l’élection présidentielle. En admettant que la législation n’ait pas à être prise au pied de la lettre, aucune femme n’a jamais passé le contrôle du Conseil des Gardiens. Elles étaient tout de même 137 à postuler cette année.

Mais les femmes iraniennes participent à la vie politique du pays. Certaines sont vice-présidentes, ministres, parlementaires ou élues municipales, et aussi bien conservatrices que réformatrices. Dans ce pays régi par la charia, les droits des femmes sont régulièrement bafoués. Et leur protection n’est jamais mise en avant comme argument électoral, ou même sujet de polémique. Mais paradoxalement, le port du voile leur permet d’accéder à des responsabilités politiques, puisqu’il est censé abolir les différences entre hommes et femmes.

6. La campagne se poursuit sur les réseaux sociaux

Malgré les restrictions qui bloquent l’accès aux réseaux sociaux, la campagne se mène aussi sur Internet. « Sans mon gouvernement, il n’y aurait pas de réseaux sociaux en Iran », s’est targué Hassan Rohani lors d’une conférence de presse le 10 avril. La conférence avait été interdite de diffusion sur la télévision iranienne, dont le président est nommé par l’ayatollah Khamenei. Mais l’équipe du président sortant l’a diffusée en direct sur Instagram – l’un des seuls réseaux autorisés par le régime – et a été suivie par plus d’un million d’internautes. L’électorat réformateur se compose en partie de jeunes, sensibles à la communication numérique.

                             Capture d’écran  du compte Instagram du Président Hassan Rohani datée du 12 mai.

Depuis le mouvement vert qui s’était soulevé pour protester contre les résultats de l’élection présidentielle de 2009, Twitter et Facebook sont toujours bloqués en Iran. Du moins officiellement. La censure peut-être contournée en utilisant un VPN, une connexion inter-réseau qui permet d’emprunter la localisation d’un ordinateur différent du sien. Et même les conservateurs utilisent Twitter, en essayant d’atteindre un électorat plus jeune, dans un pays où la moyenne d’âge est d’à peine 30 ans.

Lou Kisiela