Les frères ennemis kurdes se déchirent en Irak

En Irak, dans la région du Sinjar, la lutte d’influence sans merci entre les forces kurdes liées au PKK et celles affiliées au PDK irakien donne un avant-goût amer de l’après Daesh.

Au Sinjar, le parti de la démocratie et de la liberté (PADE), un nouveau parti affilié au PKK tout juste crée, s’est opposé mardi 9 mai à l’organisation d’un référendum sur l’indépendance exigé depuis plusieurs années par le gouvernement régional du Kurdistan (KRG). « Nous avons prévenu le gouvernement que nous ne voulions pas d’un référendum tout de suite », a déclaré son chef Qahtan Shingali, évoquant le nombre de personnes déplacées pour justifier cette décision. Une provocation du PKK, le Parti des Travailleurs du Kurdistan d’Abdullah Öcalan – le mouvement armé indépendantiste kurde en guérilla avec l’Etat turc depuis 1984 –  à destination du KRG, qui ne risque pas d’apaiser les tensions de ces dernières semaines. « Il y a aura un référendum cette année dans tous les cas. L’Irak post OEI ne sera plus le même », indique pour sa part un membre de la représentation du KRG en France qui a souhaite rester anonyme.

Un conflit larvé intra-kurde

La lutte d’influence au nord-ouest de l’Irak entre le PKK turc et le Parti démocratique du Kurdistan irakien (PDK), principal parti du GRK dont est issu son dirigeant Massoud Barzani, a atteint son paroxysme le 3 mars dernier. A Sinjar, des affrontements ont éclaté entre des peshmergas du PDK et des milices yézidies YBS liées au PKK, rappelant la guerre intra-kurde en Irak des années 1990. Des violences qui ont causé quatre morts, minorés par ce même officiel kurde : « Nous ne sommes jamais à l’abri d’une guerre mais les accrochages ont duré trois heures, il y a vingt ans ça aurait duré 30 jours. Personne n’a envie d’aller en guerre ».

                                     

« Le PKK se sent légitime parce qu’il a libéré la région. Mais nous aussi nous avons libéré Kobané en Syrie, et nous n’y sommes pas restés pour autant »

C’est pourtant un conflit larvé intra-kurde qui se joue à Sinjar, et qui donne un avant-goût de l’après Daesh en Irak et en Syrie. Lorsque l’OEI s’empare de la région en 2014, les peshmergas du PDK fuient sans combattre, et c’est le PKK, depuis ses bases à la frontière irako-syrienne qui secourt les yézidis. La zone est reprise à la fin de l’année 2015. Problème : à la fois le PKK et le PDK revendiquent la libération et le contrôle du territoire. La présence du PKK est une épine dans le pied du KRG, un « facteur qui complique » les relations du KRG avec ses partenaires, la Turquie en premier lieu, retardant la pacification et donc l’autodétermination. « Le PKK se sent légitime parce qu’il a libéré la région. Mais nous aussi nous avons libéré Kobané en Syrie, et nous n’y sommes pas restés pour autant. Il faut laisser les populations locales décider », explique Merad Tahir, un kurde d’Irak qui habite en France.

Au Sinjar, le PDK bloque les ravitaillements

Pour faire pression sur le PKK, le PDK a instauré un blocus sur les marchandises : toutes les voitures en provenance du Kurdistan irakien sont fouillées et les vivres passent au compte-goutte. Au Sinjar un no man’s land sépare aujourd’hui la localité Khanassor, tenue par les peshmergas, de celle Sinone, où flotte le drapeau du mouvement d’Abdullah Öcalan. « C’est une situation complexe, parce que les populations qui vivent dans des localités tenues par le PKK sont là depuis longtemps, elles sont intégrées à la vie urbaine et locale de la région », explique le représentant du gouvernement régional. Pourtant, le GRK vient d’annoncer qu’il ne reconnaitrait pas l’enseignement des écoles affiliées au PKK à Sinjar.

Les forces kurdes en présence dans la région du Sinjar. Carte de l’IRIS.

Les frappes turques sur les bases du PKK à Sinjar fin avril ont fini de cristalliser les tensions. Alors que les bombardements ont aussi tué des peshmergas, le GRK, qui « comprend la position turque », ne les condamne qu’à demi mot. « Sur le coup, c’est frustrant et révoltant. (…) Il faut garder la tête froide. Nous préférons la diplomatie ». Réaction plus vive en revanche du côté du parti de l’union des communautés kurdes (CKC), piloté par le PKK, dont le chef a menacé de « ne plus respecter les frontières du GRK » et de transformer la région en champs de bataille. Pour Erdogan comme pour la région autonome, « faire de Sinjar un nouveau Qandil », cette région montagneuse servant de base arrière aux soldats du PKK en Irak, est inacceptable. Face à ces menaces, le porte-parole du ministère des combattants peshmergas Halgurd Hikmat a rappelé mardi 9 mai que le GRK dispose « de nombreuses cartes à jouer contre le PKK ».

Influences et manipulations régionales

Si le KRG a tout intérêt à ne pas condamner les frappes turques pour obtenir le départ du PKK, c’est aussi parce que ce dernier est soutenu par des milices chiites, elles-mêmes supportée par l’Iran et le gouvernement central de Bagdad. Selon le KRG, les troupes locales du PKK à Sinjar sont financées par les milices chiites. Une version démentie dans les médias par les officiels liés au PKK et à son émanation syrienne, le PYD. Les troupes liées au PKK présentes à la frontière, notamment les YPG qui se battent aussi contre l’OEI à Raqqa, mettent en avant la nécessité de garder un point de passage en cas d’attaque de l’organisation djihadiste.

Plus que jamais, c’est un moment historique pour le peuple kurde. Un alignement des planètes, où plus réalistement, les fruits d’une stratégie sans faute : les kurdes se sont imposés depuis trois ans comme des acteurs incontournables de la lutte contre les djihadistes, alors qu’aujourd’hui partout l’OEI ne cesse de perdre du terrain. En position de force, ils échouent pourtant à faire bloc pour favoriser la création d’un grand Kurdistan autonome. « Ce que je regrette, c’est que s’il y avait eu plus d’unité entre le peuple kurde, nous avions l’opportunité de construire un grand Kurdistan », déplore Merad Tahir.

Mahaut Landaz