Socotra, paradis perdu menacé par la guerre au Yémen

 

L’archipel de Socotra est distant de plus de 300 kilomètres des côtes yéménites. Alors que la guerre civile s’éternise en métropole, à Sanaa ou à Aden, Socotra continue d’être un havre de paix. Loin des balles et des mortiers, l’île reste néanmoins un enjeu au cœur du conflit.

Rares sont les endroits encore totalement coupés du monde, intacts, dominés par les vents et la nature. Socotra est l’un de ces édens, où les autochtones vivent de façon identique depuis des siècles, où la nature et ses 700 espèces uniques au monde ont gardé tous leurs droits. Socotra, c’est d’abord ça. Une faune, une flore, protégées comme aucune autre. L’arbre du sang-dragon, son emblème, le rappelle à quiconque se rend sur l’archipel.

Voyager sur la petite île de Socotra – deux fois plus petite que la Corse – n’est pas chose aisée. Des vents violents s’y abattent de mars à septembre, si bien qu’aucun avion ne peut y décoller. Reste alors la voie maritime. Peu sûre elle aussi, comme le prouve le naufrage d’un bateau transportant 60 yéménites qui se rendaient à Hadiboh (la capitale de l’île) en décembre 2016. Classée patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2008, Socotra voit son destin chamboulé par la guerre civile au Yémen. 

Une position géographique stratégique

Longtemps considérée comme un roc perdu au milieu de l’Océan indien, Socotra a changé de dimension pendant la Guerre froide. Le Parti socialiste qui dirige la République démocratique du Yémen est alors d’obédience marxiste et tisse des liens avec l’URSS. Socotra revêt alors une grande importance stratégique pour l’Union soviétique, qui y installe une base militaire. Après la Guerre froide, c’est au tour des États-Unis de lorgner l’archipel. Selon le Pittsburg Gazette, en 1999, « Socotra a été choisie  comme site sur lequel les États-Unis planifiaient de construire un système de renseignement électro-magnétique. » Aujourd’hui, rien ne permet de prouver une présence américaine à Socotra.

Socotra cédée aux Émirats arabes unis?

Depuis le début de la guerre civile au Yémen en 2014 et l’intervention de la coalition arabe menée par l’Arabie saoudite en 2015, les forces gouvernementales ont enrôlé 4 000 des 45 000 habitants pour combattre les rebelles houthistes. Loin des combats, le devenir de l’île alimente les rumeurs. Parmi elles, sa possible cession par le président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi. Selon la chaîne de télévision al Mayadeen, Hadi aurait proposé aux Émirats arabes unis un bail de 99 ans sur l’île de Socotra en échange de son soutien dans sa guerre contre les Houthis.

Si une telle concession paraît improbable au premier abord, les efforts déployés par Abu Dhabi à Socotra attestent du grand intérêt des Émirats. Les habitants de l’archipel croulent sous les dons émiratis. Plus d’une trentaine d’avions en provenance de Dubaï ont déjà déversé matériels, nourriture et médicaments. Ces avions « humanitaires » sont en réalité affrétés sur ordre direct du président des Émirats arabes unis, Khalifa ben Zayed al Nahyane, par le biais de son organisation « philanthropique ». Preuve des liens forts qui unissent Socotra et les Émirats, le nouvel hôpital a été baptisé « Khalifa ben Zayed al Nahyane ». Encore en construction, la nouvelle ville touristique « Zayed Residential City » sera bientôt implantée au milieu du désert.

Un habitant de Socotra sur Twitter: « Ce qui nous amène à la question de l’expansionnisme des Émirats arabes unis (EAU) dans la région. Pour réinstaller un gouvernement soumis à l’hégémonie du wahhabisme saoudien. les EAU sont intervenus pour contrôler le port d’Aden et Socotra. […] Les EAU ont pour projet de transformer l’île de Socotra en un paradis pour touristes. »

Comme le confie cet habitant de Hadiboh, la capitale de Socotra, les Émirats arabes unis accentuent leur présence sur l’île, signe d’un soutien accru au président pro-saoudien Hadi. Pour le journaliste yéménite Khalid al-Karimi ;

« La Zayed Residential City est l’un des nombreux projets économiques lancés par les Émirats dans le Sud du Yémen et à Socotra. On peut dire que la présence des émiratis est motivée par des opportunités de partenariats économiques, mais ce n’est pas une occupation. »

La succession de projets économiques d’Abou Dhabi fait surtout craindre aux insulaires l’invasion de touristes et la mort de leur patrimoine naturel. L’archipel patrimoine mondial de l’humanité, ses espèces endémiques et ses bergers passeraient alors sous pavillon émirati. Pour le meilleur et surtout pour le pire : base militaire, complexe touristique… Une chose est sûre, le roc de Socotra et ses quelques 50 000 habitants sert et servira encore de monnaie d’échange pour le gouvernement yéménite. Aux Soviétiques, aux Américains puis aux Émirats.

 

Noé Hochet-Bodin


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