Irak : un Kurdistan qui s’étend

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Depuis l’offensive d’octobre sur Mossoul, le Kurdistan irakien de Massoud Barzani reprend des localités du nord de l’Irak à l’Organisation État islamique (OEI). Des villes que l’armée kurde ne prévoit pas de céder à l’État central irakien.

Bachiqa, Kirkouk, Sinjar… Autant de villes reprises à l’OEI par les peshmergas, l’armée du Kurdistan irakien. Depuis le début de l’opération de reconquête de Mossoul, les combattants kurdes ont repris par les armes une large bande de territoires aux alentours de la seconde ville du pays.

Le territoire du Kurdistan irakien en novembre 2016 // Flickr
Le territoire du Kurdistan irakien (jaune) en novembre 2016 // Flickr

“Nos troupes ne se retireront pas des territoires repris à Daesh”, répète inlassablement Massoud Barzani, le président de la région autonome du Kurdistan irakien. Dans certaines villes conquises par les peshmergas, comme Bachiqa, les Kurdes élèvent de hauts murs de sable. Le quotidien Libération a publié le 11 novembre un article (À coups de pelleteuses, les Kurdes tracent-ils une nouvelle frontière ?) dans lequel Jabbar Yamar, secrétaire général de la région du Kurdistan irakien, dément que la construction d’un nouveau mur servira de délimitation.

Nous ne sommes pas en train de redessiner des frontières géographiques. Cette barrière de terre vise à protéger les peshmergas de futures opérations de Daesh.

À Bagdad, le Premier ministre irakien Haidar al-Abadi ne le voit pas de cette façon. Lui clame la souveraineté de l’État irakien :  “L’accord (avec l’armée kurde) inclut une clause spécifique sur le retrait des peshmergas des zones libérées après la prise de Mossoul.”

Des « territoires disputés » depuis 2003

Alors agrandissement du territoire ou retour logique de terres kurdes dans le giron du Kurdistan irakien ? L’histoire de l’Irak moderne a modifié la composition de ces « territoires disputés », comme on les appelle depuis la chute de Saddam Hussein en 2003.

“Sinjar ou Kirkouk sont des territoires kurdes à l’origine mais arabisés par le Parti Baas et Saddam Hussein dans les années 1980 et 1990”, explique Béatrice Dillies, spécialiste de la question kurde. “Par exemple, Kirkouk était à majorité kurde avant le processus d’arabisation de Saddam Hussein, qui a fait venir des populations arabes et sunnites du sud de l’Irak et a chassé les populations non-arabes.”

Le Kurdistan irakien est officiellement composé de trois provinces irakiennes. Mais les forces kurdes contrôlent actuellement des territoires dans quatre autres provinces sur lesquelles le gouvernement fédéral veut maintenir son autorité. Aujourd’hui, 98% des « territoires disputés » ont été repris à l’OEI par les forces kurdes. Quel avenir pour ces villes ? La réponse réside dans l’article 140 de la Constitution irakienne de 2005, qui prévoit que les régions disputées pourront décider sous quel bannière elles se rangeront.

D’après la Constitution, la détermination de la frontière de la région Kurdistan aurait dû être faite avant le 31 décembre 2007. Ce délai est aujourd’hui dépassé. Sans référendum, donc sans réponse. D’après l’humanitaire et diplomate Frédéric Tissot, au-delà de ces “territoires disputés”, un référendum sur l’indépendance du Kurdistan irakien devrait intervenir d’ici peu.

La lutte pour récupérer ces territoires ne s’explique pas seulement par le facteur ethnique, mais aussi parce ce qui se trouve en sous-sol. Le Kurdistan irakien détient 30% des réserves irakiennes en pétrole. Un butin qui a permis à Massoud Barzani de rendre prospère Erbil et ses environs. La région bénéficiait initialement de 17% du budget irakien car sa population représente 17% de la population totale irakienne. Mais, depuis la guerre contre l’OEI en 2014, l’Irak ne paye plus son dû à la région autonome kurde, qui ne parvient plus à payer ses fonctionnaires et peine à financer l’effort de guerre.

C’est à cause de la crise financière qui frappe le Kurdistan irakien que Massoud Barzani tient une ligne dure sur les territoires disputés, selon l’historien Jordi Tejel Gorgas. Le KRG (Kurdistan irakien) va chercher à monnayer les gains territoriaux contre la ville de Kirkouk et le retour des dotations de Bagdad. Mais tant que Daesh est dans la région, un accord est quasiment impossible à trouver.”

Le pétrole extrait au Kurdistan s’écoule ainsi par la Turquie depuis deux années. Une étrange alliance avec les Turcs qui renforce les dissensions entre les différentes entités kurdes, principalement entre le PKK turc et le KRG irakien.

Noé Hochet-Bodin


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