Hasna Hussein : « La propagande de Daesh est à la pointe de la technologie »

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Hasna Hussein est professeure assistante à l’Institut des Sciences Politiques, Juridiques et Sociales de Casablanca (Maroc), chercheuse associée au Centre Émile Durkheim à Bordeaux. Cette sociologue libanaise est spécialisée des questions du genre dans les médias arabes ainsi que de la propagande de l’Organisation État islamique.

 

Mondorient : Quels sont les différents outils de propagande de l’Organisation État islamique (OEI) ?

Hasna Hussein : Daesh produit deux grands types de propagande. Tout d’abord la propagande écrite. Elle regroupe une dizaine de magazines en différentes langues : Dar Al-Islam en français, Dabiq en anglais, Dabiq en arabe, Constantinople en turc, Istok en russe, etc. À cela vient s’ajouter des bulletins de guerre traduits dans les différentes langues, des communiqués de presse de l’agence de presse de Daesh, Amaq. L’OEI a même des éditions qui publient énormément. De nombreuses brochures sont aussi distribuées aux différentes cibles de Daesh, comme par exemple des brochures pédagogiques destinées aux enfants, qui expliquent comment faire sa prière, qui reviennent la biographie du Prophète… Dans leurs soucis de grande accessibilité, ces brochures sont envoyées par format numérique dans toute l’Europe.

Il faut distinguer cette première forme de propagande de la propagande audiovisuelle. Elle rassemble principalement deux choses : des spots vidéo et des enregistrements audio de conférences des idéologues du califat. La visibilité est énorme, sachant que rien que dans le monde arabe, entre 40 000 et 50 000 sites relaient cette propagande.

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Le numéro 2 du magazine francophone de l’Organisation Etat islamique

 

Comment l’OEI a su s’entourer d’une armée de communicants professionnels ?

Les communicants de Daesh viennent du monde entier. On trouve toutes sortes de profils. Par exemple, le nombre d’ingénieurs dans les rangs de Daesh est très impressionnant. Il y a aussi des journalistes, des commerciaux… Les critères de sélection dans le domaine de la communication sont extrêmement stricts. Par exemple, lorsque l’on regarde les images de Daesh, on se rend compte qu’elles se fondent sur des images de récupération des chaines internationales (CNN, Al Jazeera). Et de plus en plus sur des images tournées sur place. Des images qui ne font en rien penser à de l’amateurisme. Daesh est à la pointe de la technologie, ce qui leur permet de séduire un large public avec des images bien plus esthétiques, qui peuvent d’ailleurs faire penser à des jeux vidéo.

L’armée de communicants travaille jours et nuits pour produire un grand nombre de contenus audiovisuels. Il y a d’ailleurs une évolution de cette propagande audiovisuelle. Daesh existe depuis 2006. À cette époque, la stratégie communicationnelle s’inspire directement de celle d’Al-Qaeda. En dix ans d’expérience, vous imaginez le degré de sophistification.

La grande force de la propagande de l’Organisation l’État islamique, c’est son adaptation à chaque langue, à chaque pays ?

Oui, comme l’écrit Nabil Muouline : « Daesh est une idéologie locale. » Mais en se basant sur cette idéologie locale, l’OEI élabore une idéologie globale. Concrètement, la propagande russe s’intéresse au contexte russe, la propagande française s’intéresse au contexte français, etc. Ce sont souvent des djihadistes originaires de ces régions-là qui sont mobilisés pour décliner la propagande centrale dans les différents pays.

Est-ce que le contexte actuel de perte de territoire de l’OEI a une incidence sur la propagande du califat ?

Je ne dirais pas que la propagande a beaucoup changé. Il n’y a pas plus de vidéos postées, pas plus de publications. La toile est toujours autant inondée par les productions médiatiques de Daesh. Ce qui a changé, c’est le contenu du message. Il y a une forte tendance à faciliter le djihad et le recrutement à l’étranger. Avant, c’était centré sur la question de la hijra (Hégire), « venez, on a besoin de monde pour construire le califat ». Maintenant, les textes insistent sur un djihad facile, un djihad spontané à l’étranger, « faites chez vous avec vos moyens ».

Ce n’est pas pour autant devenu une nébuleuse comme Al-Qaeda. En 2006, l’année de création de Daesh, la stratégie de recrutement était la même que celle d’Al-Qaeda ; un recrutement qui exigeait un niveau et une performance religieuse assez importante. Le djihadiste qui souhaitait rejoindre Daesh devait prouver une connaissance poussée de l’Islam et du Coran. Aujourd’hui, peu importe le degré de connaissance religieuse. Les logiques démographiques et militaires ont pris le pas sur l’exigence religieuse.

Près d’une personne sur deux qui rejoint l’Organisation État islamique aujourd’hui est une femme. Sont-elles invisibles dans la propagande du califat ?

Il n’y a aucune image de femmes dans les magazines et les vidéos de Daesh. C’est prohibé. Mais il y a un discours féminin assez présent dans la propagande de Daesh. Une partie de la stratégie communicationnelle vise les femmes. Ce discours féminin propose un autre type de djihad : le djihad alternatif. Le djihad ce n’est pas seulement le combat. Daesh assigne aux femmes un autre rôle, non moins important. Celui de se marier avec un moudjahidine, celui d’élever de futurs moudjahidines. De façon concrète, on repère cette propagande visant les femmes par l’utilisation d’images d’enfants. Des images de martyres sont également utilisés pour attirer de jeunes femmes occidentales. Des martyres qui représentent un nouveau degré de virilité. Je travaille d’ailleurs sur ces nouveaux critères de masculinité. Un papier que je suis en train d’écrire s’intitulera : « Quand Barbie cherche son prince barbu. »

 

 

Propos recueillis par Noé Hochet-Bodin


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