L’Âge d’or islamique, une renaissance difficile (3/3)

 -  -  39


 

L’Âge d’or islamique est une période de six siècles (VIIIe – XIIIe) extrêmement riche sur les plans scientifique, culturel, philosophique, technologique… Même contestée sur plusieurs points, la grandeur de cette période fut un catalyseur indispensable pour le développement du Moyen Orient, mais aussi de l’Occident. Le Moyen-Orient peut-il aujourd’hui, ou dans les temps à venir, retrouver un semblant d’Âge d’or et inspirer le reste du monde, ou est-il condamné à un Âge de fer ?

Le Moyen-Orient est le terreau d’un nouvel Âge de fer, mais nous avons vu que le souvenir et la volonté de refaire vivre un Âge d’or islamique à nouveau sont bel et bien présent. Comment se manifestent concrètement ces changements ?Les premières événements qui participent de cette volonté de changement sont, sans conteste, les Printemps arabes. En écartant de l’analyse les avantages et inconvénients de tel ou tel système politique, nous pouvons nous focaliser dans le cas qui nous intéresse aux idées et motivations de ces mouvements. Ceux-ci témoignent d’une volonté de plus de liberté, de tranquillité et d’épanouissement, afin de fuir la façade démocratique, la misère, le chômage. Les régimes autoritaires et oligarchiques, les taux de chômage élevés chez les jeunes (au Proche et Moyen-Orient, 90 % des chômeurs ont entre 15 et 29 ans), la crise économique de 2008, l’augmentation des prix de l’alimentation (du fait de la forte dépendance alimentaire extérieure de ces pays)… sont les différents facteurs explicatifs de cette volonté de changement et d’aspiration à des jours meilleurs, correspondant aux caractéristiques de la description de l’Âge d’or décrit par Hésiode. Si aujourd’hui les résultats des Printemps arabes sont mitigés et hétérogènes, ils témoignent cependant d’une aspiration populaire et inconsciente à de nouveaux idéaux en lien avec la définition d’un nouvel Âge d’or.

Un tel Âge ne peut être un Âge d’or sans la grandeur. Certains hommes politiques l’ont bien assimilé. C’est le cas, par exemple, de Gama Abdel Nasser Hussein, président de l’Égypte de 1956 à 1970. Que ce soit à travers la Conférence de Bandung pour donner une place géopolitique au monde arabe, la nationalisation du canal de Suez pour s’émanciper de tutelles étrangères, la création de la République Arabe Unie – qui fut une « stupéfaction qui se transforma rapidement en une euphorie incontrôlable », selon l’historien Dawisha – ou encore la construction du barrage d’Assouan, il avait compris que la grandeur était ce qui manquait au monde arabe contemporain pour retrouver sa place d’antan et qu’il souffrait d’une « impuissance d’influence ». D’ailleurs, d’après l’analyse de l’historien Samir Kassir, dans Considérations sur le malheur arabe (2008) , cette « impuissance parmi les puissances [est] incontestablement l’emblème du malheur arabe aujourd’hui. Impuissance à faire taire le sentiment que vous n’êtes plus que quantité négligeable sur l’échiquier planétaire ». Ainsi, la grandeur d’un pays ou d’une région est un catalyseur indispensable pour l’émergence d’un nouvel Âge d’or islamique. Si les efforts concrets, conscients ou inconscients, sont manifestes pour refaire vivre un Âge d’or islamique, il n’empêche que de nombreux défis restent présents. Outre les difficultés pointées dans la première partie du dossier (pour rappel : la présence de l’Organisation État islamique sur le territoire moyen-oriental, les conflits religieux, la négation de la justice, la présence d’États faillis, les « chagrins dévorants », les influences et ingérences étrangères, ainsi qu’une situation économique spécifique), il y a un défi auquel doit s’attaquer le Moyen-Orient afin d’amorcer la marche vers un nouvel Âge d’or : l’éducation laïque.

En effet, l’éducation est une variable essentielle pour la prospérité d’une société. Elle permet, entre autres, une prise de conscience des enjeux d’une société, la possibilité d’y faire face et de les résoudre, d’influer sur le comportement démographique et sur l’émancipation des femmes. Cette éducation ne doit pas être confondue avec l’alphabétisation. A contrario de certains de nos préjugés, le taux d’alphabétisation au Moyen-Orient est plutôt élevé.

Travail personnel, CC BY-SA 3.0 // Wikipédia
Travail personnel, CC BY-SA 3.0 // Wikipédia

Néanmoins, l’éducation est bien plus puissante et influente que l’alphabétisation ; elle est un principe fondamental pour l’évolution des sociétés et leur prospérité, notamment au Moyen-Orient, comme l’ont montré le démographe Youssef Courbage et l’historien Emmanuel Todd dans Le rendez-vous des civilisations. Ainsi, si l’alphabétisation est plutôt élevée au Moyen-Orient, il s’agirait plutôt d’offrir une éducation plurielle, détachée d’un radicalisme religieux – pour ne pas dire laïque. En ce sens, cela doit permettre de parachever les efforts des gouvernements qui consacrent un budget important à l’éducation, c’est-à-dire 5% en moyenne de leur richesse depuis trente ans (selon Yann Mens, « Génération chômage », Alternatives internationales). Pour autant,  l’enseignement religieux radical reste encore de mise dans certaines régions du Moyen-Orient. Loin d’abandonner les traditions, cette éducation laïque permettrait l’émergence d’une pensée scientifique et culturelle indispensable à l’émergence de l’Âge d’or.

Dès lors, si le Moyen-Orient a l’opportunité de résoudre ces problèmes, l’audace de préserver ses trésors et le courage de dévoiler ses forces, comment ne pourrait-il pas faire naître un nouvel Âge d’or islamique ? Il ne s’agit pas d’espérer que le Moyen-Orient y arrive, car Hésiode remarquerait que, étymologiquement, l’espoir ne peut exister sans la crainte du désespoir, et donc la peur de voir le Moyen-Orient demeurer dans un Âge de fer ; mais plutôt d’estimer, à sa juste valeur, le véritable potentiel d’une région qui sait se souvenir de son passé.

Tom Caillet

39 recommended
605 views
bookmark icon