Les recettes moyen-orientales de Docteur Trump

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Donald Trump est devenu le 45e Président des Etats-Unis à la surprise générale. Entre isolationnisme et volonté d’en terminer avec l’Organisation Etat islamique, éclairage sur six points clés de sa politique au Moyen-Orient.

« Nous ne pouvons pas laisser l’avenir et la sécurité de nos enfants et nos petits-enfants entre les mains de Donald Trump », a affirmé Hillary Clinton. « Imaginez s’il n’avait pas seulement son compte Twitter mais aussi l’arsenal américain nucléaire quand il est en colère », a-t-elle ajouté en raillant un candidat qui ne « comprend ni l’Amérique, ni le monde ». D’après elle, « faire de Donald Trump notre commandant en chef serait une erreur historique ».

Well, les Américains en ont décidé autrement en élisant Donald Trump 45e Président des États-Unis. D’après Stephen Miller, conseiller du candidat Trump, Hillary a commis une erreur fatale en décidant de faire « de l’élection un référendum sur la politique étrangère ».

Si les tendances isolationnistes de Donald Trump constituent un retour aux fondements de la politique étrangère américaine, il n’en demeure pas moins qu’il reste difficile d’identifier une doctrine claire et cohérente, en particulier sur la question du Moyen-Orient.

Make America Great Again : une synthèse du « America first » et du « America is back ! »

Donald Trump, en se déclarant isolationniste, renoue avec l’héritage des mythes fondateurs des États-Unis.

« Notre Grande règle de conduite envers les nations étrangères est d’étendre nos relations commerciales afin de n’avoir avec elles qu’aussi peu de liens politiques qu’il est possible. Nous avons déjà formé des engagements remplissons-les, avec une parfaite bonne foi. Et tenons-nous en là. » Ainsi s’exprima George Washington à l’occasion de son discours d’adieu le 19 septembre 1796. Il fut le premier président américain à élaborer une doctrine en matière de politique étrangère. Sa doctrine, le « non entanglement », fut reprise par Thomas Jefferson puis par James

Monroe, qui l’a synthétisée en 1823. Elle continua d’inspirer les tenants de l’isolationnisme américain tels que Franklin D. Roosevelt, alors que les crises au niveau international se multipliaient (invasion de la Mandchourie par le Japon en 1931, arrivée de Hitler au pouvoir en Allemagne en 1933, invasion de l’Éthiopie par l’Italie en 1935). « Commerce with all nations, alliance with none, should be our motto» résumait Thomas Jefferson, en 1799. 

« Cité sur la colline » (pasteur John Winthrop, 1630) placée par la grâce de Dieu à l’écart des autres continents, les États-Unis ne doivent pas se mêler des vicissitudes des autres et des querelles relatives à la vie politique des pays étrangers ; ce n’est pas dans l’intérêt supérieur de la nation. « America first » résumait Charles Lindbergh dans les années 1940. Controversé compte tenu de son utilisation lors de l’arrivée des nazis au pouvoir, ce slogan a été repris par Donald Trump pour qualifier son programme de politique étrangère : « Not isolationist, I’m not isolationist, but I am America First. So I like the expression. I’m America First ». Il persiste et signe : « Ma politique étrangère placera toujours les intérêts des Américains et la sécurité de l’Amérique avant toute autre chose ».

« Make America great again », ce leitmotiv renvoie aussi bien à une Amérique merveilleuse, un hinterland culturel à l’écart des conflits internationaux et de la mondialisation – et donc à un isolationnisme presque traditionnel – qu’à une Amérique grande par sa puissance économique et militaire, capable d’accomplir sa « destinée manifeste » (John O’Sullivan, 1865), ce qui le rapproche du slogan « America is back ! » de Ronald Reagan. L’oscillation entre ces deux pôles se cristallise dans ses choix annoncés de politique étrangère.

Un isolationnisme contrasté au Moyen-Orient

« C’est elle qui a voulu intervenir en Libye, elle a été le moteur et regardez le résultat. Même chose en Irak, en Syrie, elle laisse partout une trace de sang derrière elle », accusait Donald Trump, en assurant que sa politique étrangère au Moyen-Orient serait beaucoup plus prudente.

Sa position semble claire : « Nous ne pouvons pas avoir de politique étrangère sans diplomatie, une superpuissance comprend que la prudence et la retenue sont les véritables signes de force ». Toutefois, il insiste sur le fait que sa « politique étrangère placera toujours les intérêts des Américains et la sécurité de l’Amérique avant toute autre chose ». Réaliste, « Trump propose au final une Amérique moins systématiquement engagée sur la scène internationale, décidant selon son intérêt national de s’investir ou au contraire de rester en retrait » souligne Barthélémy Courmont, directeur de recherche à l’IRIS.

Ainsi, Donald Trump n’a pas hésité à promettre, en avril 2016, que, s’il était élu,
« Daech disparaîtra, rapidement. Très, très rapidement ». Cela supposerait de s’écarter d’une position isolationniste. Sur cet aspect opérationnel, force est de constater que Donald Trump n’épuise pas nos interrogations. Il s’est contenté de soutenir : « Je ne vais pas leur dire où ni comment. Nous devons, en tant que pays, être plus imprévisibles ».

Syrie : un désengagement américain ou une alliance russo-américaine ?

Résolu à éradiquer l’Organisation État islamique, sans en détailler les modalités, Donald Trump est prêt à travailler avec Bachar al-Assad.

Fidèle à une approche réaliste des relations internationales, il fait valoir, lors du second débat télévisé : « Je n’aime pas Assad. Mais Assad fait la guerre à l’État islamique. La Russie fait la guerre à l’État islamique. Et l’Iran fait la guerre à l’État islamique ». Il se montre, à cet égard, très critique de la volonté de Clinton d’accroître le soutien américain à l’opposition syrienne : « Elle veut se battre pour les rebelles. Il y a seulement un problème. On ne sait même pas qui sont les rebelles. »

Renversemen
Renversement d’alliance en Syrie avec la Russie de Poutine ? // kremlin.ru

« Lutter contre Assad et Daech en même temps est idiot », a-t-il ajouté dans une interview au New York Times en mars 2016. « Daech est un problème plus important pour nous qu’Assad. Les États-Unis ne doivent pas lutter contre Assad ».

Relation américano-russe : vers un rapprochement idéologique ?

Dans un communiqué de félicitations adressé au nouveau président des États-Unis, Vladimir Poutine a exprimé « l’espoir que (soit mené) un travail mutuel pour sortir les relations entre la Russie et les États-Unis de leur situation critique ». Il se dit persuadé « qu’un dialogue constructif sera établi entre Moscou et Washington, basé sur des principes d’égalité, de respect mutuel, de prise en compte réelle des positions des uns et des autres, dans l’intérêt de (leurs) peuples et de la communauté internationale ». Donald Trump, de son côté, est « convaincu » de pouvoir « parvenir à un accord avec la Russie sur la lutte contre Daech ». « Eux aussi mènent des opérations en Syrie et ont leurs propres combats contre le terrorisme islamique », a-t-il souligné en août à Youngstown (Ohio).

Après l’échec du « reset » (redémarrage) initié par Barack Obama, une alliance américano-russe sur les dossiers sensibles du Moyen-Orient, et en particulier s’agissant du dossier syrien, serait donc envisageable.

Iran : une dénonciation de l’accord sur le nucléaire ?

L'accord historique sur le nucléaire iranien signé à Vienne le 14 juillet 2015 est-il en danger ? // Wikimediacommons
L’accord historique sur le nucléaire iranien signé à Vienne le 14 juillet 2015 est-il en danger ? // Wikimediacommons

Saluant la position de l’Iran sur la question syrienne, Donald Trump reste toutefois un farouche opposant à l’accord conclu le 14 juillet 2015 à propos du programme nucléaire iranien, « accord le plus stupide de l’histoire ». Trump pense qu’il s’agit d’un accord épouvantable qui « a rendu à l’Iran 150 milliards et [qui] ne nous a rien donné ». Or, le républicain l’a promis en campagne, sa « priorité numéro 1 » serait de « démanteler cet accord catastrophique » en vue d’obtenir plus de concessions de la part de la République islamique.

Réagissant à la victoire de Donald Trump, le Président Rohani a soutenu que l’accord nucléaire n’a pas été « conclu avec un seul pays ou un seul gouvernement, mais a été entériné par une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU et ne peut pas être changé par la décision d’un seul gouvernement », ajoutant qu’en tout état de cause, « le résultat des élections américaines n’a aucun effet sur la politique de la République islamique d’Iran ».

Israël : la fin de la solution à deux États ?

C’est en tout cas ce que croit le ministre de l’Éducation, Naftali Bennett, qui a soutenu, suite à la victoire de Donald Trump :

« C’est l’occasion pour Israël d’abandonner immédiatement la notion d’un État palestinien. »

Alors qu’en février, Trump affirmait qu’il souhaitait être « une sorte de gars neutre » dans la résolution du conflit israélo-palestinien, sa fermeté à l’égard du nucléaire iranien lui a valu d’être soutenu par Sheldon Adelson, un proche de Benjamin Netanyahou. Il a déclaré en mars, devant le lobby pro-israélien AIPAC, que l’accord avec l’Iran est « peut-être été la pire chose qui soit jamais arrivée à Israël ». Très critique à l’égard de Barack Obama, il reste à savoir si Donald Trump remettra en cause l’aide militaire d’un montant historique de 38 milliards de dollars sur dix ans (2019-2028) accordé par son prédécesseur, lui qui n’a cessé de répéter que son pays est « pauvre » et « endetté » et qu’il a besoin de fonds pour mener à bien ses projets d’infrastructure.

Donald Trump a laissé entendre qu’il remettrait en cause tous les partenariats stratégiques (OTAN, Japon, Corée du Sud, Arabie saoudite) qui lui semblent trop coûteux pour les USA en comparaison de leurs intérêts pour la nation.

En dehors de cet aspect financier qui pourrait se révéler problématique, Donald Trump affiche un soutien inconditionnel à Israël. Favorable aux constructions en Cisjordanie, il s’engage à reconnaître Jérusalem comme « capitale indivisible » de l’État d’Israël où il s’engage à transférer l’ambassade américaine.

Comme il le soulignait lors d’une interview téléphonique pour jns.org, le 26 juin 2015 : « Je soutenais Israël depuis ma naissance. Mon père, Fred Trump, lui aussi était fidèle à Israël. La seule personne qui apportera le soutien dont Israël a besoin est Donald Trump ».

Turquie : une extradition de Fethullah Gülen ?

Le Premier ministre turc, Binali Yildrim, a félicité Donald Trump pour sa victoire en lui souhaitant « le succès ». Il invite également le Président américain à livrer à la Turquie « le plus rapidement possible » l’opposant au régime turc, Fethullah Gülen, accusé d’avoir ourdi le coup d’État manqué en juillet. La Turquie se réjouit de ce résultat pour deux raisons. En premier lieu, Hillary Clinton était très proche de Gülen, lequel vit en exil en Pennsylvanie. En second lieu, la candidate démocrate considérait « la possibilité d’armer les Kurdes », qu’elle juge comme « nos meilleurs partenaires en Syrie, tout comme en Irak ». De son côté, dans une interview accordée au New York Times, le 20 juillet 2016, le candidat républicain assurait :

« Nous pourrions avoir potentiellement de bonnes relations avec la Turquie. Et cela serait vraiment merveilleux si on pouvait faire quelque chose ensemble. Et si j’ai une opportunité de le faire, je veux dire si je gagne, nous aurons des rencontres et nous aurons des rencontres rapidement ».

Arabie saoudite : vers une remise en cause du Pacte de Quincy ?

Le pacte du Quincy signé le 14 février 1945 entre le roi Ibn Saoud, fondateur du royaume d'Arabie saoudite, et le président américain Franklin Roosevelt.
Le pacte du Quincy signé le 14 février 1945 entre le roi Ibn Saoud, fondateur du royaume d’Arabie saoudite, et le président américain Franklin Roosevelt.

Le souverain saoudien a félicité Donald Trump pour sa victoire : « Nous souhaitons à votre excellence la réussite et le succès dans votre mission pour réaliser la sécurité et la stabilité dans la région du Moyen-Orient et dans le monde ». Si ce communiqué semble révéler une alliance résistante, il n’en demeure pas moins que les multiples déclarations du nouveau président des États-Unis à l’encontre de Riyad risquent de froisser ces relations. Donald Trump, à l’occasion

d’une interview pour NBC, le 14 août 2016, a ainsi affirmé : « Ce sont eux qui devraient nous payer […] cela nous coûte un prix faramineux et nous n’avons rien en échange. La raison principale expliquant pourquoi nous soutenons l’Arabie saoudite est parce que nous avions besoin du pétrole. Mais actuellement [et ce compte tenu des gisements de gaz de schiste] nous n’en avons plus besoin ».

En outre, la controverse sur l’accueil des musulmans sur le territoire américain a fait un tollé dans le royaume saoudien.

Les deux variables : les conseillers et les « check and balances »

La variable politique : les conseillers

Le choix des conseillers entourant le Président des États-Unis est décisif. Selon la personnalité et les tendances idéologiques de ces derniers, un candidat, pourtant élu sur un programme plutôt isolationniste, peut déployer une politique étrangère néoconservatrice. George W. Bush, à titre d’exemple, a fondé sa campagne de 2000 sur une politique étrangère isolationniste. Il déclarait ainsi : « Si nous ne cessons pas d’envoyer nos troupes à travers le monde pour aider des nations à se construire, alors nous aurons un sérieux problème. Et je vais empêcher ça. » C’est parce qu’il s’est entouré des néoconservateurs Dick Cheney (vice-président), Donald Rumsfeld (secrétaire d’État à la défense) et Paul Wolfowitz (secrétaire adjoint à la défense) que George W. Bush a décidé d’intervenir en Irak et en Afghanistan.

Or, pour le moment, il semble difficile de prédire l’entourage de Donald Trump. Le 12 septembre 2016, Donald Trump a choisi l’ancien directeur de la CIA et néo-conservateur James Woolsey en tant que conseiller principal sur les questions de sécurité nationale. Woolsey est un membre du Projet pour le Nouveau Siècle Américain – think tank néoconservateur ayant pour ambition d’engager une nouvelle intervention en Irak – et s’éloigne donc de la ligne isolationniste promue par Donald Trump.

Toutefois, le conseiller principal sur les questions de politique étrangère, longtemps présenté comme colistier en puissance, le Général Michael T. Flynn semble plus à même de défendre la ligne présentée au peuple américain. Ex-directeur de la Defense Intelligence Agency, il a une affection particulière pour la Russie selon Michael Crowley, journaliste spécialisé sur les questions d’affaires étrangères.

Le nom de Newt Gingrich circule également. Il ferait partie de la shortlist pour un poste de secrétaire d’État. Anti-iranien, proche de Donald Rumsfeld, Newt Gingrich se distingue également par ses positions pro-israéliennes. Sur les ondes de The Jewish Channel, en décembre 2011, il a ainsi déclaré que les Palestiniens sont un « peuple inventé » et qu’il est impossible de parler de « processus de paix » alors que ceux-ci « éprouvent un énorme désir de détruire Israël ».

La variable politico-constitutionnelle : les « checks and balances »

La Constitution assure l’existence des contrepoids réels. Le Congrès possède des pouvoirs autonomes et considérables. Le Sénat intervient ainsi dans la fonction exécutive pour ratifier les traités (à la majorité des deux tiers) ou pour consentir aux nominations présidentielles. Le Président doit ainsi constamment négocier, ce qui étiole sa puissance et restreint ses marges de manœuvres. De plus, en période de non-cohabitation, le Président américain est beaucoup moins puissant qu’en période de cohabitation du fait de l’absence de droit de dissolution, de l’absence de discipline de vote et de la pluralité des contre-pouvoirs. Avoir de son côté les deux chambres du Congrès n’est donc pas nécessairement un avantage, comme l’illustre le mandat de John Fitzgerald Kennedy.

En outre, Donald Trump est très peu soutenu par le parti républicain. Comme l’a souligné Robert Kagan, le leader des néoconservateurs, « tous les professionnels républicains de la politique étrangère sont anti-Trump ».

Ainsi, compte tenu de ces deux variables et des enjeux en présence, il est difficile de cerner une doctrine parfaitement cohérente et immédiatement opérationnelle. Il n’en reste pas moins que, comme l’écrit Barthélémy Cormont, « s’il applique son programme isolationniste, une victoire de Trump aurait aussi un effet révolutionnaire sur la diplomatie américaine. »

Espérons qu’en tout état de cause, et ce conformément à ses promesses, sa politique remplacera «le hasard par l’objectif, l’idéologie par la stratégie, le chaos par la paix».

Adil Kourtih

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