Le Moyen-Orient, terrain de jeux d’influences et diplomatiques à travers l’histoire

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Cette étude succincte des jeux de puissance dans le golfe Persique vise à offrir aux lecteurs un panorama, depuis les accords de Sykes-Picot en 1916, de la situation géopolitique de cette région-clé du monde.

Dans A line in the sand (2011), le spécialiste britannique du monde arabe James Barr montre, à travers l’analyse des accords de Sykes-Picot de 1916, comment une partie du Moyen-Orient a été organisée au détriment de ses peuples par le jeu des grandes puissances européennes, attirées par les ressources naturelles (hydrocarbures) et la position de carrefour stratégique de cette région. Cette configuration décidée au début du XXe siècle est au fondement des jeux de pouvoirs qui animent la région depuis maintenant plusieurs décennies : la recherche d’une position hégémonique dans le domaine politique, la volonté de dominer l’économie régionale, l’accès aux ressources naturelles, la suprématie religieuse… Ainsi le Moyen-Orient, par sa position stratégique de carrefour polymorphe, est le théâtre d’un ballet d’acteurs – aussi bien régionaux qu’internationaux – depuis de nombreuses années pour acquérir plus de puissance.

L’intérêt géopolitique du golfe Persique

Les principales réserves mondiales de pétrole / La Documentation Française
Les principales réserves mondiales de pétrole / La Documentation Française

Le golfe Persique est avant tout une région géopolitique complexe, source de nombreux enjeux. En effet, de par sa position de carrefour entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie, le golfe Persique présente des enjeux économiques majeurs. C’est une région où les hydrocarbures sont prégnants : Près de 30% de la production du pétrole brut sont extraits du golfe Persique et les pays de la région possèdent 60% des réserves mondiales en pétrole et 40% des réserves gazières. L’enjeu économique est tel que, déjà en 1910, John Arbuthnot Fisher déclarait en parodiant Walter Raleigh : « Qui tient le pétrole tient le monde. » En effet, notamment grâce à la rente pétrolière, Bahreïn est devenue la première place financière de la région, en contrôlant près de 20 % des actifs du Golfe. De même, la position commerciale du Golfe est stratégique pour le bon approvisionnement en hydrocarbure des puissances étrangères (doctrine Carter). Par exemple, le détroit d’Ormuz, aussi appelé la « carotide de l’Orient », représente 40% du trafic pétrolier mondial par voie maritime. Enfin, le projet chinois de refaire vivre une « route de la soie » qui passerait par l’Iran et l’Irak parachève l’idée que la région du Golfe Persique, de par sa position de carrefour, présente des enjeux économiques majeurs.

De plus, le golfe Persique est un carrefour ethnique et religieux. En effet, les civilisations arabe et perse se font face dans le golfe Persique, seulement séparées par le Chott-El-Arab (cours d’eau qui délimite la frontière entre l’Irak et l’Iran). La fracture historique entre ces deux civilisations a marqué de manière indélébile les relations étatiques et humaines entre ces deux blocs du golfe Persique. En outre, si le Golfe est un carrefour où le profane et le sacré s’interpénètrent, l’importance de la religion demeure manifeste : y coexistent les deux branches de l’islam (le sunnisme et le chiisme) ainsi que différentes légitimités, tels les chiites duodécimains ou l’hanbalisme pour plusieurs sunnites d’Arabie saoudite. Cette complexité se traduit également par la répartition des lieux saints de l’islam qui représente dès lors un enjeu de mobilité pour les populations : La Mecque et Médine en Arabie Saoudite, Kerbala en Irak, Qom et Mashhad en Iran… Cette diversité ethnique et religieuse participe de l’organisation des jeux de puissance dans le golfe Persique depuis le siècle dernier.

Ainsi tous ces éléments, aussi bien économiques que religieux, permettent aux acteurs de la région d’acquérir et d’exercer leur puissance. Par exemple, la puissance de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) composée de pays du golfe Persique, se fonde sur la gestion de l’exploitation des hydrocarbures en fonction de ses intérêts économiques. Concernant le fait religieux, il est sans conteste source de puissance. Il permet d’établir une hégémonie sur la région, comme l’avaient réalisée les empires des Abbassides et celui des Omeyades plusieurs siècles auparavant. C’est d’ailleurs ce souvenir d’un âge d’or qui incite l’Iran – à travers le souvenir de l’empire des Safavides – à créer un « arc chiite » dans la région qui lui permettrait d’exercer une hégémonie nouvelle.

Une rhétorique belliqueuse, ancienne et profonde

Par conséquent, l’importance des enjeux économiques est à la source de nombreux conflits dans le golfe Persique. Un exemple majeur est celui de la guerre Irak-Iran (1980-1988). Celle-ci a été motivée par la volonté irakienne de dépasser la frontière du Chott-El-Arab, pour entre autre posséder Abadan en Iran (la plus grande raffinerie iranienne), l’îlot de Kharg (un puissant terminal pétrolier) ainsi que la plaine du Khouzistan, qui contient la majorité des gisements pétroliers iraniens. De même, l’importance des hydrocarbures a joué un rôle non négligeable dans la guerre du Golfe (1990-1991) : le Koweït possédait 7,5% des réserves mondiales de pétrole, et son occupation par l’Irak aurait conféré à ce dernier une position hégémonique avec un total de 20% des réserves mondiales. Ce facteur économique majeur de tensions et de conflits a conduit Henry Kissinger à déclarer : « La demande et la compétition pour l’accès à l’énergie peuvent devenir source de vie et de mort pour beaucoup de sociétés » (Financial Times, 2005).

Le 14 février 1945, le président américain Roosevelt signe avec le roi d'Arabie saoudite Ibn Saoud, le pacte de Quincy , qui attribue les réserves pétrolières saoudiennes aux américains pour 60 ans // Wikimedia Commons
Le 14 février 1945, le président américain Roosevelt signe avec le roi d’Arabie saoudite Ibn Saoud, le pacte de Quincy , qui attribue les réserves pétrolières saoudiennes aux américains pour 60 ans // Wikimedia Commons

De même, l’importance du fait religieux et des problèmes de société sont une composante de premier ordre des conflits de ces dernières années qui animent les jeux de puissance régionaux. Il y a presque 25 ans, en 1991, Gilles Kepel publiait La revanche de Dieu : Chrétiens, juifs et musulmans à la reconquête du monde. Il montre à quel point les conflits contemporains ont pour élément déclencheur le fait religieux. Par exemple, des tensions importantes ont lieu entre le pouvoir sunnite d’Arabie saoudite et les chiites de la province du Hasa où se situe le plus grand gisement pétrolier du monde, celui d’Al-Ghawar. Un autre élément de tension majeure sur fond de religion est l’apparition d’un « arc chiite » qui traverse le golfe Persique (à majorité sunnite) par l’Iran et l’Irak, ce que montre Antoine Sfeir (politologue français) dans L’Islam contre l’Islam, l’interminable guerre des sunnites et des chiites (2013). Enfin, de nombreux problèmes de société animent ces jeux de puissance : le défi de l’eau pour l’Irak avec le Tigre et l’Euphrate qui sont des cours d’eau allogènes, celui de l’emploi pour certains pays du Golfe (30% des jeunes sont au chômage en Arabie saoudite).

Cette rhétorique belliqueuse engendre un bouleversement de l’équilibre régional, certes fragile, avec des gagnants et des perdants, ce qui traduit les rapports des jeux de puissance dans le golfe Persique. De cette faconde guerrière l’Iran a su en tirer des avantages : instigatrice de « l’arc chiite », elle tend à avoir un rôle hégémonique qui s’appuie également sur ses réflexions sur le nucléaire. Un autre gagnant est le Qatar (comme les autres petits États du Golfe) qui est devenu une puissance dans la mondialisation par l’usage de son soft power (Joseph Nye) et non par le hard power, comme en témoigne son développement économique et culturel qui en fait une porte d’entrée pour l’Occident. Pour autant, d’autres pays tel l’Irak, notamment à cause de ses difficultés internes (minorités, tensions), ne semblent pas en mesure de sortir gagnant de ces jeux de puissance dans le golfe Persique.

L’implication d’acteurs étrangers

Ces possibilités d’acquérir de la puissance stratégique n’ont pas échappé aux acteurs étrangers. En effet, ils témoignent depuis historiquement une multitude d’intérêts pour la région, et notament celui du contrôle des hydrocarbures. Les accords de Sykes-Picot en 1916, ou encore le Pacte du Quincy en 1945 illustrent l’intérêt occidental pour les ressources du golfe Persique. De ce fait ils deviennent des acteurs de premier ordre dans la région, participant aux jeux de puissance. Bien que les pays du Golfe recherchent l’autonomie vis-à-vis de l’Occident, ils demeurent dépendants des technologies para-pétrolières (forage, extraction) dont les firmes Schlumberger (France) et Halliburton (États-Unis) en sont les leaders. Cette volonté de sécurisation se traduit également par les rapports qu’entretiennent les États-Unis avec les pays du Golfe, notamment avec l’Arabie saoudite. Ainsi, les relations stratégiques dans la région proviennent également d’acteurs exogènes pour des raisons à prépondérance économique et sécuritaire.

C’est pourquoi l’implication de ces acteurs extérieurs n’est pas négligeable dans les tensions et les conflits dans le golfe Persique. À l’origine de cela : un différend politique et idéologique. En effet, les interventions militaires, comme celle diligentée par les États-Unis avec l’accord de l’ONU en 1990 en Irak, se heurtent aux intérêts de certaines populations. Au regard de ce qu’écrivit Charles de Gaulle dans Histoire des troupes du Levant : « Il est vain de prétendre appliquer au monde du Levant les principes libéraux et démocratiques dont l’Occident a pu s’accommoder », il n’est pas difficile de comprendre l’origine de ces tensions. Dès lors, en participant aux jeux de puissance dans le Golfe Persique, les acteurs extérieurs sont à la source de conflits et de tensions plus que des facteurs de paix.

Cela provoque alors un déséquilibre durable de la région qui, à terme, porte préjudice aux États du golfe Persique eux-mêmes. En premier lieu, la menace terroriste menée par l’islamisme radical, qui est une réponse au discrédit des valeurs occidentales. Cette menace terroriste est tout aussi prégnante dans les États du Golfe, notamment en Arabie saoudite. Enfin, ces jeux de puissance risquent, à terme, de montrer l’impuissance du golfe Persique. C’est ce qu’a proposé l’historien Samir Kassir, dans Considérations sur le malheur arabe (2008) : cette « impuissance parmi les puissances [est] incontestablement l’emblème du malheur arabe aujourd’hui. Impuissance à faire taire le sentiment que vous n’êtes plus que quantité négligeable sur l’échiquier planétaire. »

Une actualité brûlante rendant l’avenir géopolitique incertain

In fine, les jeux de puissance dans le golfe Persique sont nombreux et complexes, mais comportent surtout une dimension géopolitique d’envergure. Les ressources naturelles et la question religieuse participent principalement aux enjeux régionaux, ce qui attise les conflits entre États du golfe Persique. Parallèlement, sa position de carrefour a éveillé très tôt l’intérêt de pays étrangers qui se sont invités dans ces jeux de puissance et qui y occupent désormais un rôle prépondérant.

Aujourd’hui, la région oscille entre instabilités et hégémonies contestées du fait de l’actualité brûlante de ces dernières années et de ces derniers mois. Mais celles-ci ne peuvent se comprendre qu’à la lumière du passé et de ces jeux de pouvoir.

Tom Caillet

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