Falloujah: une offensive stratégique et symbolique pour le gouvernement irakien

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«L’heure H de la libération est arrivée. Le moment de la victoire approche et Daech [acronyme arabe de l’OEI] n’a pas d’autre choix que de fuir », a posté le Premier ministre irakien Al-Abadi sur son compte Twitter officiel le 23 mai, après avoir annoncé le lancement d’une offensive pour reprendre Falloujah, ville  située à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Bagdad dans la province à majorité sunnite d’Al Anbar. Cette offensive, compte tenu de ses enjeux, est à la fois stratégique et symbolique pour le gouvernement de Bagdad, mais, elle inquiète s’agissant du sort des civils y demeurant.

Une offensive stratégique

Grâce aux récentes opérations effectuées à Rutba et Hit, l’offensive permettrait au régime de contrôler plus de cinq cents kilomètres de route entre Bagdad, la ville d’Haditha (située à environ deux cents kilomètres au nord) et la frontière jordanienne. Une reprise de Falloujah constituerait ainsi une considérable déconvenue pour l’OEI.

Haider al-Abadi, le premier Ministre irakien // Wikimediacommons
Haider al-Abadi, le Premier ministre irakien // Wikimediacommons

Par ailleurs, Al-Abadi, à l’occasion d’un discours télévisé, a soutenu que « notre but est de libérer les civils de la répression et du terrorisme ». Le gouvernement se donne donc les moyens de ses ambitions. L’offensive associe étroitement armée, forces spéciales, tribus sunnites locales, une coalition d’une quinzaine de milices chiites et bénéficie d’un soutien aérien de la coalition internationale. L’opération a d’ores et déjà permis de reprendre Karma, une ville proche de Falloujah.

Une offensive symbolique

 

Falloujah est la première grande ville irakienne prise par l’Organisation de l’État islamique, en janvier 2014, soit près de six mois avant la conquête de Mossoul par les troupes d’al-Baghdadi. Reprendre la première ville tombée aux mains de l’OEI permettrait au Premier ministre Al-Abadi de restaurer son image, lui qui est actuellement fragilisé par la montée des contestations populaires. De plus, la prise de contrôle de Falloujah par l’OEI en 2014 est un véritable traumatisme pour le régime irakien puisqu’elle a été effectuée sans combat (du fait de l’assentiment populaire) et a permis la conquête de Mossoul. Reprendre Falloujah c’est ainsi reconquérir le cœur de sunnites qui ont vu dans l’État islamique un briseur de chaînes et dans le pouvoir irakien, un bourreau.

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Symbolique pour le gouvernement, Falloujah l’est tout autant pour l’Etat islamique. « Outre le fait qu’il s’agisse, d’un point de vue religieux, de la ville sunnite qui compte le plus de mosquées dans le pays [Falloujah est surnommée «la Cité des mosquées», sa région abritant près de deux cents mosquées], elle est aussi le symbole de la lutte armée contre les Américains » soutient Wassim Nasr, spécialiste des mouvements djihadistes. Falloujah constitue, en effet, un souvenir douloureux pour l’armée américaine qui y a enregistré de lourdes pertes en 2004. Les deux opérations effectuées par les Marines, et notamment l’opération Phantom Fury, ont provoqué la mort d’une centaine de soldats américains.

Une offensive inquiétante pour le sort des civils

 

Comme le précise Wassim Nasr, « à chaque fois qu’une ville est reprise à l’OEI, elle ne l’est qu’au prix fort, c’est-à-dire au prix de sa totale destruction, comme ce fût le cas à Tikrit et à Ramadi ». Il faut donc s’attendre à un combat sans relâche qui peut provoquer la mort de milliers de civils. Wassim Nasr ajoute ainsi : « On sait déjà que l’OEI ne lâchera pas facilement cette ville où elle jouit d’un certain soutien populaire, d’autant plus que pour une raison très pragmatique, étant encerclés et faute de porte de sortie, les jihadistes se battront jusqu’au bout. »

Le sort des civils pris en étau est donc inquiétant. Ils sont, d’après des estimations américaines, entre 70 000 et 90 000 à être restés, malgré les préconisations gouvernementales, à Falloujah. Si des observateurs ont fait état ces dernières semaines du départ de nombreuses familles, l’Organisation État islamique empêche, selon les forces américaines, les habitants de quitter la ville.

Nasr Muflahi, chef du Conseil norvégien pour les réfugiés d’Irak,  craint que « les familles qui manquent depuis des mois de nourriture et de médicaments risquent de se retrouver otages des affrontements ». Dès mars 2016, l’ONG Human Rights Watch avait affirmé que les habitants n’avaient plus accès aux denrées alimentaires et en étaient donc réduits à ne manger plus « que du pain fait avec de la farine préparée à partir de noyaux de dattes et des soupes faites avec de l’herbe ».

Adil Kourtih


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