Sykes-Picot, le suspect idéal des tourments du Moyen-Orient

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Il y a cent ans jour pour jour, au 10 Downing Street, lieu du pouvoir britannique, étaient parachevés les accords « secrets » de Sykes-Picot entre la France et le Royaume-Uni. Diviser pour mieux régner, telle pourrait être la devise de ce pacte signé par les deux plus grandes puissances de l’époque. Pourtant, les accords Sykes-Picot ne sont pas la seule cause des maux actuels du Moyen-Orient.

 

Le 10 juin 2014, alors que l’Organisation État islamique (OEI) s’empare de la ville de Mossoul en Irak, son calife « autoproclamé » Abou Bakr al-Baghdadi veut « clouer le cercueil de la conspiration Sykes-Picot ». Le groupe publie une vidéo de propagande surnommée La Fin de Sykes-Picot. Le hashtag #SykesPicotover sur les réseaux sociaux et la création d’une wilaya (région administrative)  à cheval entre l’Irak et la Syrie, la province al-Furāt, attestent la volonté d’abolir les tracés des accords Sykes-Picot. Pour l’historien Jean-Pierre Luizard, spécialiste du monde arabe, l’OEI « s’est emparée d’une injustice historique ».  Il rappelle, que « la frontière anéantie par l’OEI n’est pas la frontière découlant des accords Sykes-Picot mais celle des États crées à partir de 1920 ». Directeur de recherche à l’IRIS et spécialiste du Moyen-Orient, Karim Emile Bitar abonde dans le même sens : « Si le slogan de Daesh, Baqia wa Tatamaddad (L’État islamique perdure et s’étend) ne vient pas se démentir rapidement, le monde arabe né de Sykes-Picot aura en effet bel et bien disparu. »

Quand l’OEI s’insurge contre les accords Sykes-Picot, les djihadistes s’attaquent au consentement tacite de la dynastie Hachémite vis-à-vis de ces frontières. Entre 1915 et 1916, l’émissaire britannique en Égypte, Sir MacMahon promet au chérif de la Mecque la création d’un État arabe réunissant Jérusalem, la Mecque et Médine. Il n’en sera rien, la zone géographique sera divisée à la guise des deux puissances coloniales.

Quid des kurdes ?

Les accords Sykes-Picot sont décidés sans prendre en compte les spécificités ethniques et culturelles locales. Les Kurdes en sont le parfait exemple. Les accords de 1916 ne les mentionnent pas. Pour le spécialiste du monde arabe et islamologue, Gilles Kepel : «  La naissance encore fragile d’un Kurdistan (aujourd’hui) est un signe patent de la rupture de l’équilibre né des accords Sykes-Picot, puisqu’ils l’avaient exclu. »

Carte du traité de Sèvres // Wikimédia
Carte du traité de Sèvres (1920) et Lausanne (1923) // Wikimédia

Le traité de Sèvres signé le 10 août 1920, prenait en compte les minorités kurde et arménienne. À la suite du refus des Turcs, le traité de Lausanne entré en vigueur en 1924, efface l’hypothèse d’une région autonome du Kurdistan.  Les Kurdes sont étendus dans quatre pays: l’Irak, la Syrie, l’Iran et la Turquie. Dans les deux premiers pays ils ont profité du chaos pour bénéficier d’une autonomie totale (Irak) ou partielle (Syrie).

Le syndrome Sykes-Picot 

Ces accords du 16 mai 1916 sont les prémisses des problèmes moyen-orientaux. Pourtant, leur évocation depuis plus d’un siècle a été instrumentalisée à des fins politiques. Karim Emile Bitar explique que : « Saddam Hussein et Hafez el-Assad furent tantôt les pourfendeurs des accords de Sykes-Picot, au nom du panarabisme, tantôt les gardiens jaloux des frontières héritées de Sykes Picot au nom de leurs intérêts géostratégiques du moment. » Ce que Karim Emile Bitar appelle « le syndrome Sykes-Picot », c’est le mythe selon lequel ces accords sont responsables de tous les troubles du Moyen-Orient. Les sources sont ailleurs, plusieurs gouvernements arabes n’ont pas su se renouveler et mettre en place des réformes politiques et sociales.

L’échec de 2003

L’opération américaine en Irak  et le rôle de l’administration Bush dans la déstabilisation du Moyen-Orient sont des éléments de compréhension des problèmes actuels. Suite à

L'armée américaine à Baghdad en Novembre 2003 // Wikipédia
L’armée américaine à Baghdad en Novembre 2003 // Wikipédia

l’invasion américaine et l’objectif annoncé de « démocratisation » de l’Irak, les États-Unis mettent à mal les institutions du pays. La logique d’opposition confessionnelle trouve ses racines dans la marginalisation des sunnites de la vie politique irakienne. Nouri al-Maliki, Premier ministre de 2006 à 2010 et installé par les États-Unis, était connu pour son autoritarisme à l’égard des sunnites. Les événements de 2003 n’est pas la seule cause de l’avènement de l’Organisation État islamique mais c’est un élément à prendre en compte. La journaliste du Financial Times Roula Khalaf s’inquiète de la mise au premier plan des accords Sykes-Picot qui occulte les responsabilités des politiques récentes des grandes puissances.

Au regard de tous les éléments précités, les accords Sykes-Picot doivent être pris comme l’élément d’un ensemble comprendre les tourments du Moyen-Orient.

Madjid Khiat


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