Tancrède Josseran: « La Turquie et Israël ne peuvent se passer l’un de l’autre »

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Tancrède Josseran est attaché de recherche à l’Institut de Stratégie et des Conflits (ISC). Il collabore à la revue Conflits. Il est l’auteur de La nouvelle puissance turque (Ellipses, Paris, 2010).

Mondorient : En avril dernier, les dirigeants turcs et israéliens ont évoqué une « normalisation des relations entre les deux pays », où en-est on ?

Tancrède Josserand : Alors qu’au début des Printemps Arabes (2011), la Turquie faisait figure de modèle ayant concilié valeurs traditionnelles, pluralisme et économie de marché, elle est quatre ans plus tard devenue un repoussoir aux yeux de nombreux pays arabes. Effet de balancier oblige, on assiste à une réévaluation des relations turco-israéliennes.

Les ingérences turques à répétition dans les affaires intérieures syriennes, irakiennes, égyptiennes, le basculement confessionnel de la politique étrangère d’Ankara au profit exclusif d’un axe sunnite ont effrayé les capitales arabes et réactivé de vieux réflexes anti-turcs. Les diatribes anti-israëliennes d’Ankara ont de manière mécanique perdu de leur intensité. D’autant plus que l’État hébreu a discrètement  fait le choix d’épauler l’axe sunnite (Turquie, Arabie Saoudites, Qatar) soutenu par l’Occident (États-unis, France, Grande-Bretagne) contre l’arc chiite (Syrie, Iran, Irak) adossé sur les puissances émergentes (Chine, Russie). Côté israélien, les excuses de Netanyahou pour les morts causés lors de l’interception de la flottille turque,  la création d’un fonds d’indemnisation des familles des victimes, ont débloqué la situation. Chacun des deux partis a sauvé la face.

 

Pourtant, en 1948, la Turquie ne conteste pas l’existence de l’État d’Israël…

      La naissance d’Israël est regardée avec sympathie à Ankara. Laïques et occidentalisées, les nouvelles élites kémalistes rejettent le monde arabe et l’héritage islamique dans les limbes d’un passé révolu. D’ailleurs sionisme et kémalisme convergent sur de nombreux points. Tous les deux défendent l’idée d’un homme nouveau, dépouillé des scories de l’obscurantisme religieux. À Ankara comme à Tel-Aviv, la laïcité fait figure de religion civique du nouvel État-nation. En outre, Turcs comme Israéliens communient à la même alliance occidentale. Le traditionnel antagonisme turco-arabe et le souvenir du « coup de poignard dans le dos » de la Révolte arabe (1917) accentue le tropisme philosémite des élites kémalistes. La diaspora juive le leur rend bien.  Pendant plusieurs décennies, les groupes de pression pro-israéliens  relaient les intérêts turcs aux États-unis. Au nom de l’unicité de la Shoah, ils bloquent systématiquement toutes velléités du Congrès américain de reconnaissance du génocide arménien.

Toutefois, des divergences existent. Les Turcs reprochent aux Israéliens leur peu d’empressement à soutenir les revendications turques sur Chypre, cela alors que la Turquie en reconnaissant Tel-Aviv s’est brouillée avec l’ensemble du monde arabe. Pour ces raisons, les Turcs, à partir des années 70, diversifient leur politique. Ainsi, la Turquie autorise l’ouverture d’une représentation de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP)  à Ankara. En 1980 les généraux turcs refusent de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël.

 

Comment expliquer les sorties médiatiques du président Erdogan contre Israël ?

La critique de la politique de Tel-Aviv est dans l’esprit des dirigeants turcs un formidable passeport de respectabilité en direction du monde arabo-musulman. Les diatribes acerbes d’Erdogan à Davos (2009), l’accord tripartite sur le nucléaire iranien (2010), l’arraisonnement sanglant de la flottille humanitaire turque à destination de Gaza (2010)

La flottille turque en direction de Gaza, mai 2010// Wikimediacommons
La flottille turque en direction de Gaza, mai 2010// Wikimediacommons

enthousiasment la rue arabe. Ankara apporte son soutien au Hamas reçu de manière officielle nonobstant les accusations de terrorisme. Enfin, la Turquie se libère de l’image de « fourrier de l’impérialisme occidental ». Si Erdogan demande l’application stricte des résolutions des Nations Unies quant aux territoires occupés, il a néanmoins conscience qu’il existe des lignes rouges à ne pas dépasser. Aussi, à la différence de l’Iran, il reconnaît l’existence d’Israël comme un fait acquis et ne réclame pas sa destruction. Cette position médiane lui permet de gagner en audience au Moyen-orient tout en gardant l’oreille des occidentaux.

 

Quel est l’impact de ces tensions politiques sur les échanges commerciaux entre la Turquie et l’État hébreu?

Les échanges commerciaux turco-israéliens n’ont cessé de croître depuis une décennie quels que soient les aléas politiques. Le volume des échanges a grimpé à 5 milliard de dollars (2014).  L’industrie de défense reflète ce dynamisme. Les Israéliens produisent le drone Héron qu’utilise l’armée turque dans sa traque du PKK. Les touristes hébreux continuent d’affluer en Turquie. Seul pays de la région relativement sûr. Secteur vital de l’économie turc, le tourisme a drainé l’année dernière 224 000 ressortissants israéliens. Les prix raisonnables et la relative sûreté en font une destination de choix.

Les deux pays ne peuvent se passer l’un de l’autre. Israël via l’Égypte fait figure depuis la fermeture de la frontière turco-syrienne de principale porte d’accès des camions turcs aux routes du Moyen-Orient. A l’inverse, Tel-Aviv, envisage la construction à travers la Turquie d’une pipeline afin de déverser sur l’Europe le gaz récemment découvert au large des côtes israéliennes.

En définitive, dans les relations turco-israéliennes, les inimitiés vont et viennent, mais les intérêts demeurent.

 

Propos recueillis par Madjid Khiat


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