Mossadegh, un héros iranien

 -  -  17


 

 

Près de cinquante ans après sa mort, Mohammad Mossadegh est resté la personnalité préférée des Iraniens. Le Time Magazine avait fait de lui le « Man of the Year 1951 », lorsqu’aux commandes d’un pays pauvre mais pétrolier, il tenait tête à la superpuissance britannique. Portrait du plus grand symbole du nationalisme iranien.

Un homme d’État précoce

Mohmmad,Mosaddegh2

Issu de la grande aristocratie téhéranaise, Mohammad Mossadegh grandit dans les coulisses du pouvoir. Son père, ministre des Finances de l’Empereur Kadjar, avait épousé une princesse persane. Mossadegh est élu député d’Ispahan aux Majlis (le Parlement) à 24 ans mais refuse d’y siéger à cause de son jeune âge. Il entame alors des études de droit en Iran, qu’il poursuivra à Neuchâtel en Suisse et à Sciences-Po Paris. C’est lors de son séjour à l’étranger que le devoir l’appelle. Le Premier ministre iranien Hassan Pirnia lui propose le poste de ministre de la Justice. Une carrière hors-norme voit le jour. Mossadegh est successivement gouverneur de la Province de Fars, ministre des Affaires étrangères, gouverneur de la province d’Azerbaïdjan puis héros national par la suite.

Ses convictions politiques apparaissent en 1925 lorsqu’il combat le couronnement du Premier ministre Reza Khan. Mossadegh a beau admirer le chef du gouvernement, il craint l’abus de pouvoir de celui-ci. S’engager dans cette cause va signer sa sortie de la vie politique iranienne pendant quinze années.

« Reza Shah gouverne très bien le pays et il faut qu’il continue à le faire. Pour cela, il doit rester Premier ministre. S’il devient Roi, soit il respecte le principe de monarchie démocratique, constitutionnelle, et il ne doit pas gouverner, et cela serait dommage. En revanche, s’il se décide à gouverner en tant que Roi, il deviendra par définition un dictateur, et nous ne nous sommes pas battus en faveur de la démocratie pour avoir encore une fois un Roi dictateur »

Le “Nasser iranien”

Il revient sur la scène politique iranienne en 1941 à l’occasion de l’abdication de Reza Chah. Mossadegh fonde le Front national dans les années 1940. Sa doctrine : libérer le pays des jougs russes et britanniques qui pillent le pétrole iranien. La lutte contre l’Anglo-Iranian Oil Company (AIOC) sera son cheval de bataille. À tel point que lorsqu’il devient Premier ministre en 1951, il réalise l’impensable. Mossadegh nationalise le pétrole iranien. Les Majlis (Parlement) votent le Oil Nationalization Act qui ordonne la fermeture des consulats britanniques et chasse le personnel des raffineries détenues par l’AIOC. À l’aube de l’émergence du Tiers-monde, il est l’exemple, le guide de l’émancipation des pays du Sud. Mossadegh souffre d’ailleurs de la comparaison avec Nasser, qui nationalisera le Canal de Suez trois ans plus tard. Pourtant, c’est lui qui inspira le général égyptien.

Mohammad Mossadegh, homme de l'année 1951
Mohammad Mossadegh, homme de l’année 1951

Par cet acte, le nationaliste iranien déclenche une crise internationale. L’Empire britannique porte plainte devant la Cour internationale de justice mais échoue. Les moyens légaux ne suffisent plus. Alors la Grande-Bretagne recourt à l’intimidation et imposent dans sanctions économiques à l’Iran. Les navires anglais bloquent le port pétrolifère d’Abadan. Les bateaux étrangers transportant le ” pétrole rouge “, comme on l’appelle à Londres, sont menacés et parfois attaqués par la Royal Navy.

Le Royaume-Uni n’aura de cesse de déstabiliser le pouvoir de Mossadegh. Pour cela, les services de sa Majesté conçoivent l’opération Ajax, qui sera exécutée par la CIA américaine en 1953. Un coup d’état que reconnaitra Bill Clinton cinquante ans après. L’opération Ajax n’est pas chose aisée à l’époque puisque Mossadegh jouit d’une grande popularité dans la population iranienne. Mais sa rivalité avec le Chah ralliera le camp des monarchistes à l’Occident, tout comme les communistes qui sont infiltrés par des « agents perturbateurs » américains.

L’opération Ajax

L'Anglo-Iranian Oil Company, un état dans l'État / Wikimedia commons
L’Anglo-Iranian Oil Company, un état dans l’État / Wikimedia commons

L’Iran traverse en 1953 une grande instabilité politique. Mohammad Mossadegh, en conflit avec le Chah, démissionne. Il ne mettra que quelques jours à reprendre son habit de Premier ministre, porté par le soutien de la rue. Apprenant que des membres de son propre parti sont achetés par l’Angleterre pour voter contre les intérêts du parti, Mossadegh décide la dissolution des Majlis. Dans le même temps, le Chah, assuré du soutien international, dépose Mossadegh. Il nomme le général Zahedi en tant que chef du gouvernement. Mais le décret impérial est jugé illégal par le Parlement, le putsch échoue. Le Chah, par crainte de se faire arrêter, fuit à Bagdad.

Ce n’est que partie remise. Des agents de la CIA créent un faux mouvement révolutionnaire, en utilisant l’image du Tudeh, le parti communiste iranien. Saccage du grand bazar, simulation d’attentat, intimidation, manifestations factices, ect. Tout est fait pour soulever la population contre un Premier ministre dénué de soutien. Le 20 août 1953, Mossadegh est arrêté par les forces du général Zahedi. Le 22 août, le même Zahedi est nommée Premier ministre par le Chah revenu d’exil.

Les intérêts britanniques retrouvent alors leur place d’antan grâce à l’appui du Chah. Dans le grand jeu pétrolier iranien, les États-Unis font une entrée fracassante et deviennent, par la même occasion, le plus grand allié de l’Iran. Mohammad Mossadegh, quant à lui, purge une peine de trois ans de prison avant de finir ses jours en résidence surveillée.

Le coup d’état de l’opération Ajax prépare en fait le terreau de la Révolution islamique de 1979. En plus d’humilier la population iranienne, la nouvelle grande alliance avec l’Amérique cristallise les tensions. Le puissant clergé chiite refuse la laïcisation du pays et la libéralisation de l’économie qui nuit à ses intérêts. Le Tudeh sera interdit par le Chah en pleine Guerre Froide. Ayatollahs et communistes seront les deux grandes forces révolutionnaires de 1979.

Noé Hochet


17 recommended
870 views
bookmark icon