Maroc: cacophonie au sujet de la francophonie

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« Dans les décombres du colonialisme, nous avons trouvé cet outil merveilleux, la langue française. » Léopold Sédar Senghor

Après plus de trente ans de politique d’arabisation dans l’enseignement, les matières scientifiques (mathématiques, sciences de la vie et de la terre, physique) seront désormais dispensées en français. Le 10 mars 2016, dans un entretien accordé à l’agence MAP, le ministre de l’Éducation nationale marocain Rachid Benmokhtar soulignait que « l’ouverture du système éducatif national aux langues étrangères, notamment dans les filières scientifiques, est indispensable pour améliorer la capacité des générations montantes à accéder au marché du travail et renforcer la compétitivité du Maroc dans un monde en mutation rapide ».

Une réforme clé du modèle pédagogique marocain

Pierre Vermeren, professeur d’histoire à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne, affirme qu’à compter de « l’indépendance du Maroc, l’enseignement bilingue est devenu la norme, avec une très bonne tenue jusque dans les années 80. Mais dès les années 70, l’arabisation de l’enseignement s’est déroulée étape par étape, touchant d’abord les matières littéraires et mettant fin, par exemple, à la philosophie. Cette arabisation a été menée à son terme en 1989, notamment dans les sciences, et le français est devenu une langue étrangère à l’école. Mais cela a fortement influé sur le niveau général des élèves qui, d’après les enseignants et responsables marocains, a beaucoup baissé par rapport à celui des élèves des années 70. Or, des matières comme les sciences, les mathématiques, le droit international, l’économie, la médecine, n’ont jamais été arabisées à l’université. Il en est alors résulté une crise de l’enseignement supérieur. Aujourd’hui, le pouvoir marocain veut restaurer l’enseignement bilingue et inculquer les sciences en français dès la primaire pour ne plus connaître de décalage avec l’enseignement prodigué à l’université ».

Cette rénovation de l’enseignement au Maroc était très attendue. Jean-Paul de Gaudemar, recteur de l’Agence universitaire de la francophonie, a déclaré qu’au-delà « des questions linguistiques, culturelles et politiques liées à la francophonie, émergent aujourd’hui des enjeux importants dans le domaine économique ». Il préconisait un enseignement qui ne soit pas cantonné à l’étude du français en tant que langue étrangère. Enseigner le français mais également enseigner en français.

Le rapport d’activité 2015 du Bureau du Maghreb soulève la médiocrité des étudiants maghrébins à l’entrée à l’université : 65% des étudiants des formations non sélectives atteignent seulement un niveau A2 en français. Le Bureau du Maghreb souligne que cette maîtrise insuffisante explique en grande partie la « volatilisation » des étudiants de première année. Près de 40% des étudiants abandonnant, en effet, l’université au bout de quelques mois. Jean-Paul de Gaudemar salue ainsi « une réforme importante et courageuse qui consiste à repenser la place du français dans l’enseignement scolaire avec pour objectif de régler certaines difficultés qui caractérisent l’enseignement supérieur marocain ». Il a par ailleurs proposé d’aider le Maroc à satisfaire ses nouveaux besoins en formation des enseignants.

Enjeux scolaires, enjeux sociaux

Alors que l’échec scolaire de la majorité des marocains semble inévitable, du fait de la différence de langue d’enseignement entre enseignements secondaire et supérieur, les classes supérieures marocaines placent leurs enfants dans des établissements français aux frais de scolarité très élevés. L’enseignement privé n’a cessé d’augmenter. La part des élèves scolarisés dans le privé s’élève à 15% en 2015 contre 9% en 2009, selon les chiffres du centre de recherches Global Initiative for Economic, Social and Cultural Rights.

Une réforme politique importante critiquée par le Premier Ministre Benkirane

Dès novembre, le ministre de l’Éducation nationale a adressé une circulaire aux inspecteurs et aux directeurs de lycées indiquant que l’enseignement des matières scientifiques soit dispensé en français. Cette circulaire a provoqué de vifs débats. La coalition nationale pour la langue arabe au Maroc affirma qu’elle constitue une « menace réelle pour la sécurité pédagogique et linguistique […] un dénigrement des valeurs des Marocains et un projet qui va à l’encontre des textes de la Constitution ».

Les panneaux illustrent la diversité des langues au Maghreb // WikimediaCommons
Les panneaux illustrent la diversité des langues au Maghreb // WikimediaCommons

Les leaders du Parti de la justice et du développement (PJD) ont également critiqué cette circulaire, pointant du doigt un « lobby francophone ». Ainsi, Abdelilah Benkirane, chef du gouvernement et secrétaire général du PJD, a désavoué publiquement son ministre. Lors d’une séance parlementaire retransmise en direct à la télévision, il s’exprimait en ces termes : « Monsieur le ministre, éloignez-vous des choses dangereuses […] c’est moi que le roi a nommé en tant que chef de gouvernement. Il aurait pu vous choisir puisqu’il vous connaissait avant moi [rires dans l’hémicycle]. Alors, s’il vous plaît, retirez votre projet qui ne fera qu’attiser le feu. »

Une réforme symbolique du 5e pays francophone dans le Monde

Cette réforme s’inscrit dans une perspective qui dépasse les frontières du royaume. Le Maroc, malgré son récent différend avec l’Union européenne au sujet des accords commerciaux -le Maroc a, du reste, été soutenu par la France- , désire s’ancrer vers l’Occident. Analyser la réforme de l’enseignement comme un simple changement de normes interne est réducteur. Il s’agit véritablement d’une défaite idéologique du Parti de l’Indépendance (Istiqlal) et des islamistes du PJD, tous deux hostiles à la francophonie.

Le Maroc a le réseau d’établissements scolaires d’enseignement français (près de 25) le plus dense au monde avec, en 2015, plus de 32 000 élèves (dont environ 60% sont marocains). Selon l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), le nombre actuel des francophones au Maroc est égal à 10,6 millions de marocains. Ils représentent 31% de la population nationale, estimée à 33 millions en 2015. L’OIF estime que le nombre de francophones s’élèvera à 700 millions en 2050, soit 8% de la population mondiale. Selon le département des affaires économiques et sociales des Nations Unies, sur les 43,7 millions d’habitants marocains en 2050, 13,7 seraient francophones. La réforme Benmokhtar pourrait avoir une incidence non négligeable sur la part des francophones dans la population marocaine.

Adil Kourtih


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