Aurélie Daher : « La situation politique libanaise est actuellement bloquée autour de la question de l’élection présidentielle »

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Aurélie Daher est titulaire d’une thèse en science politique de Sciences Po Paris. Elle a enseigné à l’Université de Princeton et est actuellement chercheuse à l’Université d’Oxford. En 2014, elle a publié Le Hezbollah, mobilisation et pouvoir aux éditions PUF. 

Mondorient: Le 16 mai prochain, les accords Sykes-Picot fêteront leur centenaire. Quel est votre opinion sur leur impact historique et sur la géopolitique contemporaine dans le Proche et Moyen-Orient ? 

Aurélie Daher: Les accords de Sykes-Picot semblent aujourd’hui remis en question, pour deux raisons. La première est l’apparition de l’Etat islamique, qui s’étend entre l’Irak et la Syrie au gré de ses conquêtes sans se soucier des frontières internationales héritées des accords, et la seconde consiste en les aspirations plus ou moins réelles des populations kurdes à l’autonomie à l’aune du conflit syrien. Certains experts considèrent que l’héritage de Sykes-Picot est définitivement perdu et enterré. Peut-être ne faut-il pas restreindre l’analyse à une portion trop immédiate et trop courte de l’histoire. Les grands retournements ne sont pas exclus.

Quelle est la place du Liban dans la géopolitique régionale voire internationale, le Liban est-il un acteur à part entière ou un lieu de confrontation de puissances étrangères ?

A son habitude, le Liban est impacté par ce qui se passe sur la scène régionale, même s’il réussit, presque par miracle certains diront, à maintenir son propre tempo et articuler sa vie sociale et politique autour de ses propres questions existentielles. Le Liban aujourd’hui est un pays qui, à l’instar des pays de la région, est affecté par le conflit syrien, connaît une fracture sunnito-chiite dangereuse, et de gros problèmes socio-économiques. Il constitue lui aussi un terrain privilégié de la rivalité irano-saoudienne. L’influence des puissances occidentales y est toutefois en retrait, notamment par rapport à la situation qui prévalait au lendemain de la Révolution du Cèdre de 2005.

Quelle est la situation politique et sociale actuelle au Liban ?

La situation politique libanaise est actuellement bloquée autour de la question de l’élection présidentielle. Le pays est sans chef d’Etat depuis mai 2014, soit depuis plus de vingt mois. Deux candidatures envisageables ont été proposées en décembre 2015 – celle de Sleiman Frangié, le chef des Marada, un petit parti chrétien pro-syrien – puis en janvier – celle de Michel Aoun, leader du Courant Patriotique Libre, principal parti chrétien allié au 8 Mars. Le premier a l’appui de Saad Hariri, chef du Courant du Futur, principal parti sunnite et composante du 14 Mars ; le second celui de Samir Geagea, leader des Forces libanaises, parti chrétien, du 14 Mars également. Sur le plan social, la situation est fragile, entre autres du fait de la présence de plus d’un million et demi de réfugiés syriens. Cela pose de gros problèmes sur le plan du logement, de l’éducation, de l’emploi, et dans une certaine mesure, sur le plan de la sécurité interne.

Où en est-on de la question présidentielle ?

Drapeau du Hezbollah/ Pixabay
Drapeau du Hezbollah/ Pixabay

Le Hezbollah reste en réalité le véritable arbitre de l’élection présidentielle. Mais il ne semble pas encore décidé. La candidature de Frangié le dérange car elle doit se faire en théorie avec un retour de Saad Hariri, fils de l’ancien Premier ministre Rafic assassiné en 2005, à la tête du gouvernement. Ce qui n’enthousiasme pas le Hezbollah. La candidature de Aoun n’est pas faite non plus pour emballer le parti. Aoun n’est pas nécessairement le candidat idéal pour ce dernier quoi qu’il en dise publiquement, et il s’agit à la fois de ne pas froisser la communauté sunnite (qui préfère le deal Hariri-Frangié) et de ne pas avoir à renvoyer un quelconque ascenseur à Samir Geagea.

Propos recueillis par Madjid Khiat


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