Le conflit syrien, entre maux douloureux et mots apaisants

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« Danger du langage pour liberté de l’esprit, chaque mot est un préjugé » F. Nietzche (Humain, trop humain)

Le concept de guerre « zéro mort » et son paradoxal corollaire « les dommages collatéraux »

Nous assistons, depuis la guerre du Golfe de 1991, à une offensive linguistique. La formule de guerre « zéro mort », dont l’objectif était de légitimer une guerre en fait meurtrière –  le bilan pour l’Irak étant désastreux (environ 100 000 pertes militaires et entre 50 000 et 130 000 pertes civiles) – apparaît. Cette expression mythifie une guerre qui n’aurait aucune conséquence pour la vie de nos soldats – quand bien même les pertes alliées lors de l’opération Tempête du désert s’élevèrent à 240 morts et 776 blessés – le « zéro mort » devant être compris comme « zéro mort ami ».  Le fondement de cette croyance réside en une supériorité technologique (géolocalisation, identification de « cibles » par des drones de surveillances qu’on peut « traiter » par des drones létaux ou des bombardements aériens) permettant aux troupes occidentales de ne pas s’exposer. CNN a joué un grand rôle dans le développement de ce concept, en diffusant, en flot continu, les images des écrans monochromes où des pixels blancs transforment des tâches blanchâtres en nuages noirs. En fait, un missile vient de détruire une infrastructure « stratégique ».

La focale placée sur « l’ami » fait oublier l’autre, « l’ennemi » qu’il faut anéantir complètement, peu important le mode opératoire (avec des frappes, plus ou moins « chirurgicales »), quitte à causer des « dommages collatéraux » telles que la perte de civils. Cette conception stratégique semble, d’emblée, plus adéquate à l’idée de « chasse » qu’à l’idée de « guerre » puisqu’on ne reconnait pas l’autre. Comme le rappelait le général de Gaulle : « La guerre, c’est comme la chasse, sauf qu’à la guerre, les lapins tirent ».

Une guerre qui n’est pas « en forme » mais qui a bien la forme d’une guerre

Alors que les conflits militaires se multiplient, les chefs d’Etat n’effectuent plus de « déclaration de guerre » mettant « en forme » la guerre. Ces situations questionnent le rôle des parlements, et notamment le Congrès américain, qui habilitent l’exécutif à entrer et à prolonger une guerre. Or, alors que la guerre est de moins en moins déclarée, les situations de guerre se multiplient. 

On assiste à ce que le professeur Frédéric Ramel appelle le « jus ad vim », phénomène caractérisé par un usage limité de la force (drones, bombardements aériens, zones d’exclusion aériennes) qui n’est pas matérialisé par une déclaration de guerre. Ainsi, il apparaît des zones « grises », sur le plan à la fois temporel et territorial, qui bouleverse la conception classique de la guerre comme ultime recours et pose des problèmes en matière de standards. Où se situe l’escalade ?

Le navire américain USS Wisconsin bombarde l'Irak pendant la Guerre du Golfe // Wikimédia Commons
Le navire américain USS Wisconsin bombarde l’Irak pendant la Guerre du Golfe // Wikimédia Commons

L’utilisation de drones et ses implications éthiques : le “zéro risque”

The Guardian, se référant à une lettre envoyée par quatre anciens militaires au président américain Barack Obama, a déclaré que les frappes de drones américains en Syrie touchent des civils et facilitent, de ce fait, le processus de recrutement et de mobilisation de l’EI. Selon ces militaires, l’utilisation de drones dans le conflit syrien est « l’une des plus destructrices forces motrices du terrorisme et de déstabilisation dans le monde ».

Outre le fait que l’utilisation des drones brouille notre logiciel conceptuel de la guerre conventionnelle, elle interroge nos représentations éthiques. En effet, le développement des drones questionne. En février 2003, le Département de la défense américain possédait 163 drones, désormais, il en compte environ 7000. D’ici dix ans, le volume total de drone augmenterait, selon une projection du Département de la défense, de 90%. Trois facteurs expliquent cet essort. Il existe, premièrement un facteur technologique, qu’on peut placer aussi bien dans le temps long (tendance à la mécanisation croissante du combattant et à l’accroissement de l’allonge stratégique depuis la naissance des guerres au Néolithique) que dans le temps court (développement des bandes passantes et satellites d’information). Deuxièmement, il existe un facteur sociétal, celui de l’aversion contemporaine au risque. Enfin, il faut convoquer un facteur stratégique : dans le contexte de contrainte budgétaire, les gouvernements font le choix de substituer du capital au travail, d’autant plus que les drones ont une endurance considérable (autonomie de 24h, on rêve d’un vol ininterrompu).

Pourtant, le développement de l’utilisation des drones, et particulièrement des drones létaux, a des implications éthiques. Trois grandes familles éthiques peuvent être mobilisées pour critiquer cet essor : l’éthique kantienne déontologique  (« ces armes n’ont pas à exister car leur identité est immorale »), l’éthique conséquentialiste (« ces armes sont mauvaises par ce qu’elles font » : pas de distinction civils/combattants, notamment du fait de la multiplication des signature strikes) et l’éthique aristotélicienne (« ces armes sont mauvaises car elles remettent en cause les valeurs martiales héroïques » à l’instar des archers, arquebusiers considérés comme immoraux au Moyen-Age).

Le conflit syrien, nouvelle étape de l’instauration du « nouveau nomos de la terre »

En 1972, Carl Schmitt critiquait déjà un nouveau nomos abreuvé par l’impérialisme américain qui consistait à promouvoir la chasse à l’Etat hors-la-loi en s’arrogeant le droit « de s’attribuer ce nom d’humanité, de l’invoquer et de le monopoliser » pour « déclarer l’ennemi hors-la-loi et hors l’humanité » (La notion du politique). Il ajoutait que la modification du théâtre de la guerre qui présente, de plus en plus , une dimension aérienne facilitant l’anéantissement de l’ennemi. En ce sens, le conflit syrien est, outre  l’illustration du nouveau nomos de la terre, une nouvelle étape dans son instauration. In fine, la criminalisation de l’ennemi empêche l’inimitié (car elle suppose la reconnaissance d’un altérite) et donc la guerre.

Dans le conflit syrien, la non-reconnaissance de l’ennemi pose de nombreux problèmes, et particulièrement s’agissant des populations civiles. En effet, la moitié des Syriens dépourvus d’aide sont sur le territoire de l’EI, ce qui pose la question d’une éventuelle négociation – rendue de fait impossible puisque la négociation implique la reconnaissance d’une altérité.

En effet, Carl Schmitt désapprouvait la tendance à la criminalisation de l’ennemi et à son corollaire : la déshumanisation de l’ennemi. Or, en Syrie, les « assassinats extra-judiciaires » (remarquons l’euphémisme) véhiculent l’idée que l’ennemi doit être anéanti, purement et simplement. C’est d’ailleurs la pierre angulaire de la « guerre contre la terreur », concept qui relève de l’absurde pour la simple et bonne raison qu’il apparaît malaisé de faire la guerre à un phénomène.

Or, on peut se demander si le fait que Laurent Fabius ait été « favorable à ce que la CPI en [le conflit syrie] soit saisi » ne constitue pas une nouvelle étape dans l’Histoire de la criminalisation de l’ennemi, dressée par Carl Schmitt, du traité de Versailles (en son article 227) aux tribunaux de Nuremberg et de Tokyo, en passant par le pacte Briand-Kellog.

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » Albert Camus

Adil Kourtih


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