Alain Chouet : « Contrairement à l’organisation restreinte internationaliste et déterritorialisée qu’était Al-Qaïda, l’État Islamique s’analyse comme une fourre-tout politico-militaire » (2/2)

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Alain Chouet (né le 24 août 1946 à Paris) est un ancien officier de renseignement français. Diplômé de l’Ecole des Langues Orientales, il a travaillé successivement à Beyrouth, Damas ou encore Rabat avant de devenir Chef du service de renseignement de sécurité entre 2000 et 2002. Coauteur de plusieurs ouvrages concernant l’islam et le terrorisme, il a notamment publié Au cœur des services spéciaux, la menace islamistes: fausses pistes et vrais dangers et La Sagesse de l’Espion.

Mondorient: L’organisation Etat islamique est-elle la suite logique d’Al-Qaïda ?

Alain Chouet:  À la mi-2013, la monarchie séoudienne apparaît alors clairement dépassée par ses créatures djihadistes. Même s’il véhicule les mêmes clichés idéologiques, l’État Islamique n’est pas un énième mouvement terroriste qui reproduirait une énième version d’Al-Qaïda. L’État Islamique n’est pas une organisation terroriste. C’est une véritable armée de professionnels de la violence avec un chef, une mission, des moyens, des casernes, du matériel lourd, des uniformes ou des signes de reconnaissance, un agenda et des objectifs précis dans un espace limité dont ils entendent bien s’approprier le contrôle territorial par l’action militaire pour s’y installer durablement, y établir son administration et en exploiter les ressources. Ailleurs, Boko Haram, les Shebab somaliens, les Talibans afghans et pakistanais, Aqmi ou le Mujao au Sahel fonctionnent sur le même modèle que l’État Islamique au Levant. Ils ont entrepris des opérations de guérilla ou de guerres quasi-conventionnelles de conquête territoriale contre les pouvoirs locaux et contre leurs alliés extérieurs venus en renfort. Mais, malgré quelques menaces tonitruantes, ces groupes semblent, jusqu’à l’automne 2015, n’avoir eu ni la volonté ni, surtout, la capacité opérationnelle de porter le fer au sein des sociétés occidentales. Ainsi les rodomontades d’Aqmi formulées contre la France à l’occasion de son intervention au Mali et complaisamment relayées par la presse sont à ce jour restées sans effet. De même, si l’État Islamique ou les scories d’Al-Qaïda ont salué avec enthousiasme les initiatives des tueurs isolés en Occident comme Mehdi Nemmouche ou les frères Kouachi, ils n’en étaient ni les initiateurs ni les prescripteurs même si quelques unes de leurs recrues étrangères comme le Français Selim Abou Ghalem tentent, pour se faire bien voir de la hiérarchie de l’organisation, d’inciter quelques asociaux résidants en France à se lancer dans des opérations violentes.

Contrairement à l’organisation restreinte internationaliste et déterritorialisée qu’était Al-Qaïda, l’État Islamique s’analyse comme une fourre-tout politico-militaire réunissant des mercenaires vaincus de différents conflits (Tchétchénie, Afghanistan, Balkans), des extrémistes déçus des « printemps arabes » de Tunisie, Libye et Égypte, des fonctionnaires et militaires sunnites irakiens exclus par l’administration militaire américaine puis le pouvoir communautaire chiite de Nouri al-Maliki, des opposants salafistes syriens qui ont tout à perdre d’un règlement politique du conflit civil, auxquels sont venus s’agréger par naïveté, perversion ou romantisme quelques centaines de jeunes aventuriers issus des sociétés nanties d’Occident.

Qui sont les acteurs ayant permis l’ascension du Califat ?

L’auto-proclamation du « califat » par Baghdadi est d’abord un signe de faiblesse. L’activisme salafiste violent en Irak a longtemps été soutenu par l’Arabie et concurremment par le Qatar pour empêcher la mainmise politique de la majorité chiite sur le pays. Conformément aux souhaits de ces monarchies, la violence islamique en Irak s’exerçait donc quasi exclusivement sur le territoire irakien avant de s’étendre à la Syrie dominée par une minorité chiite alliée à l’Iran. Pour des raisons différentes mais convergentes, ces deux pétromonarchies ont cessé toute aide publique aux factions djihadistes d’Irak pendant l’été 2013. C’est cette interruption qui a contraint l’État Islamique à « sortir du bois » pour étendre son territoire en vue d’y trouver de nouvelles sources de financement par le pillage des banques et des propriétés publiques et privées, par le racket, l’imposition de taxes et le contrôle d’infrastructures pétrolières. Pour justifier ce contrôle du territoire et la prédation que les djihadistes y opèrent, il fallait bien se donner des apparences d’État. Mais qui dit État, dit chef de l’État et – en version islamique fondamentaliste – Calife. D’où l’initiative de Baghdadi qui vise aussi bien à faire un pied de nez aux Séoudiens, gardiens autoproclamés des Lieux saints qui l’ont abandonné et dont il conteste ainsi la légitimité, qu’à mettre l’ensemble des musulmans du monde en demeure de choisir leur camp en ayant à accepter ou rejeter son autopromotion. Tout cela révèle plutôt des finasseries calculatrices de survie plutôt qu’une « vision globalisée du djihad ».

Quant à la capacité de contrôle du terrain et de recrutement local ou international de l’État Islamique, elle est directement liée à sa capacité de trouver des ressources financières. En Syrie et dans le nord de l’Irak, les volontaires occidentaux « enthousiastes » ne sont là que pour la propagande. Peu formés aux techniques de combat, peu endurants, parlant mal l’Arabe et plutôt ignorants de l’Islam, ils servent essentiellement à des tâches de logistique, à des missions suicide où leur perte n’a pas d’importance, et enfin à des mises en scène médiatiques destinées à prouver les capacités d’enrôlement de la mouvance et effrayer les opinions publiques occidentales. Le véritable apport militaire à la mouvance est essentiellement le fait de mercenaires locaux – en particulier d’anciens militaires sunnites de l’armée irakienne chassés de leur poste par l’administration américaine d’occupation – et de mercenaires internationaux rompus aux techniques de guérilla en Tchétchénie, dans les Balkans, au Liban, en Libye, au Maghreb, etc. Et il faut bien payer ces mercenaires dont l’engagement est étroitement lié aux capacités de l’État islamique à trouver des ressources.

 

Quelles sont les sources de financement de Daesh ?

Pour l’instant l’EIIL dispose d’un trésor de guerre estimé à 2 milliards de dollars. Ce trésor repose essentiellement sur le racket de « l’impôt révolutionnaire », sur le contrôle d’un certain nombre de site d’extraction d’hydrocarbures, sur le trafic des antiquités, sur le pillage systématique et la revente sur le marché noir turc des matériaux de construction (souvent arrachés des maisons existantes), matériels industriels et agricoles, véhicules, objets volés dans les propriétés publiques et privées dans les zones contrôlées et enfin sur la permanence d’un certain nombre de donations privées en provenance des pétromonarchies. Mais il faut se garder pour autant de considérer que l’EIIL dispose maintenant d’un budget annuel fixe et permanent. Le pillage de la succursale de la Banque Centrale d’Irak à Mossoul était un fusil à un coup. Il a été largement dilapidé dans la « location » de chefs de tribus sunnites d’Irak qui ont permis à l’EIIL sa rapide offensive du printemps 2014. Le pillage des biens d’équipement sera bientôt tari par épuisement. De même que « l’impôt révolutionnaire » par suite de ruine ou exode des « assujettis ». Reste le contrôle des ressources pétrolières (vulnérables car les puits ne sont pas déplaçables) qui est soumis au bon vouloir des Turcs et d’un certain nombre d’intermédiaires irakiens, tous susceptibles de « retourner leur veste » en fonction de la conjoncture internationale. Un an après sa brutale extension, il ne reste plus grand chose des ressources et c’est là que se pose le problème de la transition du mouvement vers d’autres formes d’action, en particulier le terrorisme international.

 

Comment analysez-vous la réponse internationale face à l’État Islamique ?

La réaction internationale à la menace militaire de l’EI a clairement manqué de résolution et révèle toutes les contradictions occidentales face à la menace salafiste. De fait, seuls les Américains sont réellement engagés. Tous les autres participants sont là à titre symbolique. Les Français et les Britanniques n’effectuent que des opérations très limitées à la fois par manque de moyens et parce qu’ils sont englués dans leurs contradictions en Syrie. L’Arabie, les Émirats et la Jordanie ne sont engagés que très nominalement pour que l’opération n’apparaisse pas comme une « croisade » contre l’Islam. Les principaux soutiens du djihadisme, la Turquie et le Qatar, bien que théoriquement alliés de l’Occident, refusent de participer à l’opération ou la détournent à leurs propres fins, tandis que les principaux objectifs de l’État Islamique, c’est-à-dire les chiites d’Iran, d’Irak et de Syrie, les Kurdes d’Irak, de Syrie et de Turquie, sont tenus à l’écart par la coalition et que l’intervention russe est tenue en suspicion.

Avions français de la coalition internationale sur le pont du porte-avion Charles de Gaulle // Wikimedia Commons
Avions français de la coalition internationale sur le pont du porte-avion Charles de Gaulle // Wikimedia Commons

Malgré ces incohérences, les frappes aériennes sont dans une certaine mesure efficaces. Le nord de l’Irak et le nord-est de la Syrie ne sont ni la jungle du Viêt Nam ni les montagnes infranchissables d’Afghanistan. En se constituant en véritable armée territorialisée avec un chef, une mission, des moyens, des implantations fixes, des réseaux logistiques, des véhicules, l’État Islamique a commis la même erreur qu’AQMI au Sahel et s’est rendu vulnérable aux frappes militaires conventionnelles. Cependant, ces dernières ne suffiront pas à éradiquer le phénomène si elles ne sont pas suivies d’un long et dangereux travail d’élimination au sol. Défaits sur le plan militaire, les djihadistes du Moyen Orient, comme ceux du Sahel ou de Somalie, se fondront dans le paysage au sein des populations civiles qu’ils rançonneront et ils entretiendront des foyers d’instabilité permanents, des « zones grises » sans contrôle d’État qui constitueront, comme en Somalie, en Libye, au Yémen, au Nigéria ou au Sahel, autant de foyers de terrorisme et de violence. Enfin, et surtout en ce qui nous concerne, l’affaiblissement militaire de l’EI sur le terrain inaugure une nouvelle vague de menace sécuritaire à l’échelle mondiale.

 

Pourquoi Daesh se déterritorialise-t-il aujourd’hui?

L’organisation de Ben Laden était le produit paroxystique de ce qui a été ressenti comme une trahison et une défaite. Al-Qaïda a cristallisé la rancœur des volontaires djihadistes d’Afghanistan abandonnés par l’Occident et l’Arabie après 1990, transformant le djihad contre le communisme en djihad universel désespéré. Le recul actuel des armées djihadistes de l’État islamique produit inéluctablement les mêmes effets. Comme Al-Qaïda dans la période 1998-2001, l’État Islamique qui perd pied militairement sur le terrain a commencé à opérer sa transition d’une violence militarisée et territorialisée vers une violence terroriste déterritorialisée pour conserver sa crédibilité, son influence et ses sponsors idéologiques et financiers. Cette transition s’est récemment matérialisée par une séquence terroriste qui a frappé un avion russe dans le Sinaï, le fief central du Hezbollah à Beyrouth, des fiefs chiites de Baghdad et, enfin des cibles hautement symboliques en plein Paris. Et l’EI trouvera sans trop de peine parmi la vingtaine de millions de musulmans résidant en Europe ou parmi les volontaires européens passés par ses rangs, les quelques dizaines d’individus susceptibles, comme Mehdi Nemmouche, les frères Kouachi ou le gang d’Abaaoud, d’y semer la mort et la dévastation et d’y susciter un fossé de haine entre communautés.

Face à cette résurrection des « Ikhwans », instruments bien mal manipulés de l’Arabie des Séoud, l’Occident ne pourra pas se protéger en s’obstinant à vouloir ignorer leur origine et leurs racines historiques. D’autant que si l’Occident a su se montrer intransigeant à l’égard des dictateurs arabes au point d’exiger leur tête au bout d’une pique, il sait se montrer d’une remarquable souplesse à l’égard de certains pétromonarques de la péninsule arabique qui règnent aux antipodes de la démocratie, de la liberté et du respect des droits de l’homme les plus élémentaires. L’Occident devra faire face au risque terroriste sur son sol avec d’autant plus d’intensité que ce terrorisme disposera de bases arrière, de soutiens politiques, de sponsors financiers et surtout d’une matrice idéologique. Il faut en tirer les conséquences car la menace sera permanente aussi longtemps que la matrice qui l’engendre existera

Propos recueillis par Noé Hochet


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